Le biais des coûts irrécupérables
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Un chantier est lancé. Beaucoup d'argent, beaucoup d'années, beaucoup d'études y ont déjà été investis. Un doute surgit sur son bien-fondé. Faut-il continuer ? La réponse la plus fréquente revient dans presque tous les grands dossiers d'aménagement : impossible de s'arrêter maintenant, trop a déjà été engagé. Cette phrase paraît de bon sens. Elle repose pourtant sur une erreur de raisonnement bien identifiée, que les sciences de la décision appellent le biais des coûts irrécupérables. Elle mérite d'être regardée de près, parce qu'elle pèse lourd sur les décisions publiques touchant à l'eau et au territoire.
Le principe est simple à énoncer. L'argent dépensé, le temps passé, les efforts consentis ne reviennent pas, que le projet se poursuive ou qu'il s'arrête. Ce sont des coûts irrécupérables, en anglais sunk costs, littéralement des coûts engloutis. Une décision rationnelle ne devrait porter que sur l'avenir : le projet vaut-il, à partir d'aujourd'hui, ce qu'il reste à dépenser pour l'achever, au regard de ce qu'il apportera ? Ce qui a déjà été englouti n'entre pas dans ce calcul, puisque rien ne le rendra. Le biais consiste précisément à en tenir compte quand même, à laisser le passé commander l'avenir.
Un raccourci mental universel, mesuré en laboratoire
Ce travers a été isolé et mesuré. En 1985, les psychologues Hal Arkes et Catherine Blumer en donnent la première description expérimentale rigoureuse [DM55]. Leur exemple le plus connu prend la forme d'une question. Vous avez payé un billet de ski de 100 dollars pour une station, puis un billet de 50 dollars pour une autre, jugée plus agréable. Les deux week-ends tombent le même jour. Lequel choisir ? La plupart des personnes interrogées partent pour la station à 100 dollars, la moins plaisante, pour ne pas gâcher la dépense la plus forte. Le raisonnement est faux : les deux billets sont payés, aucun ne sera remboursé, seul devrait compter le plaisir attendu. Le montant déjà versé n'a rien à faire dans le choix, et pourtant il le décide.
L'erreur est profonde. Elle se retrouve chez presque tout le monde, quels que soient le niveau d'études ou l'expérience. Arkes et Peter Ayton lui ont donné un nom parlant, l'effet Concorde, du nom de l'avion supersonique franco-britannique que Paris et Londres ont continué de financer bien après avoir compris qu'il ne serait jamais rentable, au motif que trop d'argent y avait déjà été mis [DM56]. Ils relèvent une chose troublante : ce biais semble propre à l'être humain adulte. Les animaux, et même les jeunes enfants, s'en affranchissent plus facilement, car ils jugent sur la situation présente sans se sentir liés par ce qu'ils ont déjà engagé.
D'où vient cette force ? Daniel Kahneman et Amos Tversky ont éclairé le ressort principal avec ce qu'ils ont nommé l'aversion aux pertes [DM57]. Une perte affecte davantage qu'un gain de même ampleur ne réjouit. Renoncer à un projet, c'est transformer une dépense passée en perte sèche et avouée. Le poursuivre, même à contre-cœur, permet d'entretenir l'espoir que la dépense n'aura pas été vaine. Le pari coûteux l'emporte souvent sur l'aveu de la perte. Richard Thaler a rattaché ce mécanisme à une comptabilité mentale, la façon dont chacun tient ses comptes en tête et refuse de clore un compte sur un déficit ; c'est lui qui a forgé l'expression même de sophisme des coûts irrécupérables [DM59].
Un mot précis pour une erreur précise Coût irrécupérable ne veut pas dire coût élevé, ni erreur de départ. Un coût est irrécupérable dès lors qu'il est engagé et qu'aucune décision future ne peut le récupérer. Le biais ne tient pas au fait de l'avoir dépensé, mais au fait de s'en servir comme argument pour la suite.
L'escalade de l'engagement
Le biais ne se contente pas de fausser un choix isolé. Il s'aggrave dans le temps. Barry Staw a décrit ce mécanisme sous le nom d'escalade de l'engagement [DM58]. Plus une personne, ou une institution, a investi dans une direction, plus elle tend à y réinvestir, y compris quand les signaux s'accumulent contre le projet. Chaque euro supplémentaire sert alors à justifier les précédents. Reconnaître qu'il faut arrêter reviendrait à admettre que tout ce qui a précédé était une erreur. Il est psychologiquement plus confortable de continuer, quitte à creuser.
Cette escalade est encore plus tenace quand une décision est publique et portée par des responsables identifiés. Abandonner expose à la critique, à l'accusation de gâchis, à la mise en cause personnelle. Poursuivre permet de repousser ce moment et d'espérer que le résultat final fera taire les objections. La logique individuelle du biais se double alors d'une logique de réputation, et les deux poussent dans le même sens : en avant, coûte que coûte.
Pourquoi ce biais piège la décision publique de l'eau
Les grands aménagements touchant à l'eau et au sol offrent un terrain idéal à ce piège. Ils sont longs, ils coûtent cher, et ils enchaînent des étapes qui donnent le sentiment d'un engagement croissant : études, concertation, enquête publique, autorisations, premiers travaux. À mesure que les dépenses s'accumulent, l'argument des sommes engagées prend le pas sur toutes les autres considérations, y compris sur les atteintes au milieu que ces mêmes étapes avaient mission d'évaluer.
L'autoroute A69, entre Toulouse et Castres, en donne un exemple récent et net. En février 2025, le tribunal administratif de Toulouse annule l'autorisation environnementale et suspend le chantier, faute de raison impérative d'intérêt public majeur. Aussitôt, l'argument financier occupe le débat. Le maître d'ouvrage et l'État soulignent que le chantier est déjà bien avancé et que près de 300 millions d'euros ont été dépensés, soit une large part du budget total. La suspension, elle-même, coûterait chaque jour de l'argent public. La décision de reprise se joue alors sur ce qui a déjà été englouti, davantage que sur l'utilité de l'autoroute ou sur ses effets sur les sols et l'eau. La cour administrative d'appel autorise la reprise en mai 2025. Je ne discute pas ici le fond juridique de ces décisions ; je relève seulement la place qu'a prise l'argument des dépenses passées dans un débat qui portait, au départ, sur l'atteinte à l'environnement %% À vérifier : chiffrage exact 300 M€ / avancement 45 % terrassements et 75 % ouvrages d'art / coût quotidien de l'arrêt 180 000 à 200 000 € ; sources presse et question écrite Assemblée nationale, à croiser au figeage %%.
Le même argument, en montagne Au stade de biathlon du Champ du Feu, un projet dans les cartons depuis vingt ans, le veto concédé du bout des lèvres aux élus s'exerce après des années d'études déjà financées. Plus une décision arrive tard, plus elle se heurte au poids de ce qui a été dépensé.
Le mécanisme n'est pas propre aux grands projets nationaux. Il joue à toutes les échelles. Un équipement de neige de basse montagne, une station lourde là où l'infiltration à la source aurait suffi, une extension de réseau plutôt qu'une désimperméabilisation : partout où un premier choix technique a coûté cher, l'argument des sommes engagées vient verrouiller la suite et fermer la porte aux solutions plus sobres. Les mégabassines, ces grandes retenues destinées à sécuriser l'irrigation, relèvent souvent de la même logique une fois les premiers ouvrages construits : l'investissement déjà consenti sert à justifier d'achever le programme, alors même que la disponibilité de l'eau se dérobe.
Le biais au service de la maladaptation et de l'accaparement
Ce travers n'est pas neutre. Il travaille en faveur d'un certain type de décisions, et contre un autre. Un projet rigide, lourd, coûteux, engagé de longue date, tire parti du biais : chaque étape franchie renforce sa position, non par ses mérites, mais par la difficulté croissante à en sortir. À l'inverse, une solution souple, réversible, décidée tard et à moindre frais, n'engrange aucun de ces coûts irrécupérables qui la protégeraient. Le biais avantage donc mécaniquement les réponses les moins adaptables, celles qui enferment un territoire dans un pari difficile à défaire si le climat s'écarte de l'hypothèse. Il pousse à la maladaptation.
Il sert aussi, dans les faits, à l'accaparement de la décision. Un projet imposé d'en haut avance par étapes, franchies dans un cercle étroit de porteurs de projet, de services de l'État et d'élus, avant que la population n'ait eu voix au chapitre. Quand elle intervient enfin, souvent au moment de l'enquête publique, une part importante des dépenses a déjà été engagée. Vient alors l'objection qu'il est trop tard, que l'argent est dépensé, que renoncer serait du gaspillage. Le biais des coûts irrécupérables devient un instrument : il transforme l'antériorité des dépenses en argument d'autorité, et il neutralise l'objection au moment même où elle pourrait porter. J'examine ce mécanisme institutionnel à part, dans Accaparement de la décision.
Décider en amont, le seul vrai antidote
Connaître le biais ne suffit pas à s'en défaire. Arkes et Blumer l'avaient déjà noté, et l'expérience des grands dossiers le confirme : même averties, les personnes continuent de se laisser piéger par leurs dépenses passées. La vraie parade n'est pas psychologique, elle est institutionnelle. Elle tient au moment où la décision se prend.
Tant que le débat de fond arrive après les premières dépenses, il arrive perdant, lesté par l'argument des sommes engagées. Le renverser suppose de placer le débat avant, au moment où rien n'est encore englouti, où renoncer ne coûte rien d'autre que l'abandon d'une idée. Une décision prise en amont, avant que les études lourdes et les travaux ne créent des coûts irrécupérables, ne peut plus se retrancher derrière ce qu'elle a déjà dépensé, puisque rien n'a encore été dépensé quand la question se pose. La logique institutionnelle qui en découlerait, un accord à gagner avant d'engager quoi que ce soit, relève de l'essai et se lit dans le dernier mot à la protection locale.
Cet ordre change tout. Il désarme l'argument le plus tenace des projets contestés, celui qui n'a rien à voir avec leur utilité. Un projet qui a de bonnes raisons ne perd rien à être décidé avant d'être financé. Un projet qui n'en a pas ne survit pas à cette lumière précoce. Porter le débat en amont, avant l'engagement des dépenses, protège les personnes que le projet engage d'un raisonnement qui, sinon, déciderait à leur place.
Un biais parmi d'autres
Le biais des coûts irrécupérables ne joue jamais seul. Il se combine au biais de normalité, qui fait croire que les choses continueront comme avant, et au biais du statu quo, qui rend coûteux tout changement de cap. Ensemble, ils forment une inertie puissante en faveur du projet lancé. Une lecture d'ensemble de ces raccourcis mentaux, et de la posture qui aide à s'en distancier, se trouve dans le Codex des biais cognitifs.