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Le Carnet

Éco-régions : redécouper l'eau sans en faire des frontières

Publié le 18 juillet 2026 · 13 minutes de lecture

Une tribune récente propose de créer des éco-régions, une réponse s'en inquiète. Le concept gagne à être examiné là où il devient concret, sur le terrain de l'eau, où une institution existe déjà, l'agence de bassin. Refondée, elle pourrait former le noyau d'une éco-région, à condition de ne jamais confondre une maille de gestion avec une frontière.

Deux billets récents, ici même, relancent l'idée d'éco-régions. Une tribune du 2 juillet propose de les créer et d'y adosser une organisation nouvelle du territoire [1]. Une réponse du 10 juillet met en garde contre la confusion entre le territoire de gestion d'un commun et celui du pouvoir politique [2]. Plutôt que de trancher entre les deux, il vaut la peine d'examiner le concept lui-même, puis de le ramener à un terrain où il devient concret, celui de l'eau. Là, l'objet n'est pas à inventer, il existe depuis soixante ans sous le nom d'agence de bassin. Refondée, cette agence pourrait servir de noyau, un déjà-là, à une éco-région. Reste à préciser sur quelles lignes la dessiner, et comment y décider.

Quatre mots pour ne pas se tromper

Le vocabulaire brouille souvent le débat, autant le poser. L'hydro-écorégion est une carte du milieu, sans portée politique, les hydrologues du Cemagref ont classé les cours d'eau de l'Hexagone selon leur fonctionnement, à partir de la géologie, du relief et du climat, en vingt-deux grandes unités [3]. Le bassin versant est une réalité physique, le territoire qu'une rivière et ses affluents drainent. Le grand bassin, celui des agences de l'eau, est une circonscription administrative héritée de 1964, autour de laquelle s'organisent la planification de la directive cadre européenne et le suivi des masses d'eau. La biorégion, enfin, est un horizon politique, l'idée d'habiter et de décider ensemble à l'échelle d'un milieu de vie. L'éco-région dont débattent les deux billets relève de cette dernière famille.

L'agence de bassin, un acquis de 1964

La loi du 16 décembre 1964 a organisé la gestion de l'eau autour de 6 grandes agences de bassin, la Corse s'y ajoutant. Son idée forte se résume à un mot d'ordre, l'eau paie l'eau, chacun contribue par des redevances assises sur ses prélèvements et ses rejets, et le produit finance la protection de la ressource [4]. À cela s'ajoutent une planification à l'échelle du bassin et une solidarité organisée entre l'amont et l'aval. Pour son époque, l'intuition était juste et l'outil solide, au point de faire école en Europe.

Un outil essoufflé

Le temps a révélé ses limites, qu'il faut nommer sans les charger. La première tient à la taille, très inégale. Le bassin Seine-Normandie réunit près de dix-neuf millions d'habitants, celui de la Corse un peu plus de trois cent mille [5], un rapport de un à cinquante-trois. À cette échelle, l'eau d'un plateau calcaire, d'une nappe profonde et d'un fleuve de plaine relève d'une même enseigne, et délibérer sur dix-neuf millions d'habitants n'a plus grand-chose de local.

La deuxième limite tient à la décision. Le comité de bassin, qui oriente l'agence et approuve le schéma directeur, réunit 4 collèges, les élus locaux, l'État, les usagers économiques et les usagers non économiques ; l'État y pèse un cinquième des voix, le préfet coordonnateur de bassin approuve la planification, et les habitantes et les habitants, comme tels, n'y siègent pas [6]. Ce montage produit un double effet, un éloignement et une confiscation. La décision s'éloigne de celles et ceux qu'elle touche, car les arbitrages sur le partage et la qualité de l'eau se prennent dans une enceinte technique. Et le pouvoir d'arbitrer sur une ressource commune revient en pratique aux usages les mieux organisés, seuls à y faire entendre leur voix, au détriment de la personne qui boit l'eau et vit au bord de la rivière. La ressource de tous finit par se gérer à distance de tous.

La troisième limite tient aux moyens. Un mécanisme de plafonnement des recettes, le plafond mordant, prélève chaque année une part des redevances au profit du budget de l'État, de l'ordre de deux milliards d'euros [7], pendant que l'ingénierie publique qui épaulait les agences s'est érodée, jusqu'à la fin de l'assistance technique de l'État aux collectivités en 2014. La Cour des comptes, dans son rapport de 2023 sur la gestion quantitative de l'eau, a pointé l'inadaptation de cet héritage aux défis du changement climatique [8], un constat que le rapport du CGEDD sur la gestion des eaux pluviales dressait déjà en 2017 [9].

Refonder l'agence, un noyau déjà là

Ces limites ne condamnent pas l'outil, elles appellent à le refonder, et la refonte part d'un existant plutôt que d'une page blanche. Refonder l'agence de bassin en agence du cycle de l'eau, compétente sur tout le cycle, la surface, le souterrain, le littoral et la ville, l'affranchir de la tutelle et lui rendre ses moyens, en ramenant au public l'ingénierie et les services trop souvent confiés au privé. Confier la protection de la ressource à des assemblées de bassin où des habitantes et des habitants tirés au sort délibèrent au plus près de la rivière. Ainsi refondée, l'agence forme un noyau concret, immédiatement disponible, sur lequel une éco-région pourrait se construire sans tout inventer ni tout raser. Commencer par l'eau se justifie, l'outil, lui, existe déjà.

Sur quelles lignes découper

Reste la question des lignes, et elle se traite par regroupement plutôt que par redécoupage arbitraire. La carte officielle de l'eau divise déjà chaque grand bassin en secteurs et sous-secteurs hydrographiques [10]. En agrégeant ces briques élémentaires en ensembles d'un poids de population plus comparable, sous deux règles simples, ne jamais couper un fleuve et garder chaque ensemble d'un seul tenant, vingt-trois éco-régions contiguës se dessinent, chacune nommée par la rivière qui la structure [3], [11], [5], [12]. Le rapport de population, de un à cinquante-trois entre les 6 agences actuelles, descend à un à dix-neuf.

Mediapart fig1 24 ecoregions blanc
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Ce tracé est proche, par endroits, des hydro-écorégions établies par les hydrologues en 2002 [3], et ce n'est pas un hasard, les unes et les autres suivent la logique physique du relief et des écoulements. Ces hydro-écorégions restent la référence officielle, vingt-deux grandes unités et cent quatorze sous-unités, mais elles ont été conçues pour classer le fonctionnement écologique des rivières, non pour fonder une institution ni pour équilibrer des populations, et l'un de leurs 3 piliers, le climat, repose sur des normales anciennes, celles de 1961 à 1990. Leurs deux autres piliers, la géologie et le relief, ne bougent pas, un découpage de 2026 peut donc s'en inspirer sans s'y enfermer, en s'en écartant là où l'enjeu cesse d'être la typologie du milieu pour devenir la capacité à décider, à financer et à administrer ensemble. Le tracé garde surtout un avantage face au climat qui vient, en épousant des bassins versants stables plutôt que des domaines climatiques appelés à se déplacer.

Le climat, du reste, ne se résume pas à quelques grands domaines. Derrière l'opposition commode entre une France océanique et une France méditerranéenne, une typologie de référence en distingue huit [16], et le seul découpage des précipitations descend jusqu'à une cinquantaine de sous-zones [17], si bien que l'est dit continental, loin d'être homogène, se partage entre climats de montagne et climats semi-continentaux. Ces domaines sont en outre appelés à se déplacer, dans un scénario de fort réchauffement, le climat tempéré océanique passerait de quatre cinquièmes du territoire à moins d'un septième d'ici la fin du siècle, le front avançant de plusieurs kilomètres par an [18]. C'est une raison de plus de ne pas caler les frontières de l'eau sur celles, plus fines et mouvantes, du climat, mais de les asseoir sur le lit des rivières.

Ce découpage résiste néanmoins à l'examen du milieu, ce qui n'allait pas de soi. La plupart des vingt-trois unités sont climatiquement homogènes au sens de Köppen [12], et le domaine méditerranéen se sépare proprement de l'océanique. Là où le bassin et le milieu divergent, une dizaine d'unités du sud et de l'est réunissent un amont montagnard et une plaine, parce qu'elles descendent d'un même relief. L'eau se gère là où elle coule, non là où le climat est uniforme.

Le bassin plutôt que le département

Une objection revient, au nom de l'acceptabilité, agréger des départements entiers, plus familiers. Le calcul invite pourtant à la prudence, car garder les départements d'un seul tenant fait au contraire remonter le déséquilibre à un à trente-six, voire un à cinquante-trois. La raison tient à l'agglomération parisienne, la plus peuplée et la plus dense du pays, tout entière dans le bassin de la Seine, et que des départements entiers interdisent de traiter à part, si bien que l'unité Seine resterait un bloc de près de dix-neuf millions d'habitants. Découper sur les bassins et leurs sous-secteurs permet à l'inverse de donner à la région parisienne une maille à sa mesure, sans recoller des bassins que l'eau sépare. Le département, tracé en 1790 pour administrer à moins d'une journée de cheval du chef-lieu, n'a jamais eu vocation à suivre l'eau.

Mediapart fig2 comparateur blanc
Mediapart fig2 comparateur blanc

Détacher ainsi la région parisienne soulève une question juste, celle de sa dépendance. Une métropole aussi peuplée ne se suffit pas à elle-même, elle tire près de la moitié de son eau de sources souterraines captées jusqu'à cent cinquante kilomètres de ses portes, acheminées par quelque quatre cent soixante-dix kilomètres d'aqueducs, la Vanne, le Loing et l'Avre, le reste venant de la Seine et de la Marne [19]. Cette dépendance à des captages situés loin de son propre bassin n'est pas un défaut du découpage, elle est un fait qu'il rend visible, et une raison de coordonner les mailles entre elles.

Encore faut-il distinguer deux gestions sans les couper l'une de l'autre. Il n'y a qu'un seul cycle de l'eau. Certains le scindent en un « grand cycle », celui des milieux, et un « petit cycle », celui de l'eau potable et de l'assainissement, un partage commode pour l'administration mais discuté entre hydrologues, et que je récuse, l'eau captée puis rendue par nos usages est la même eau, dans le même cycle [20]. Ce qui diffère, c'est la gestion, protéger la ressource dans la rivière et la nappe d'un côté, produire et traiter l'eau du robinet de l'autre, deux interventions sur un cycle unique, indissociables puisque ce qui est prélevé et rejeté ici agit là. L'éco-région a vocation à porter la ressource, et l'eau déportée relève alors de la solidarité organisée entre bassins. Reconnaître que Paris dépend d'une eau venue d'ailleurs, ce n'est pas tout fondre dans un seul bloc, c'est organiser à la fois chaque bassin et les transferts qui les relient.

Des mailles, pas des frontières

Un piège guette pourtant, et l'histoire des découpages en est pleine, celui des frontières dites naturelles, étanches, qui donneraient à chaque territoire une clôture autour de son eau. L'eau ne se laisse pas enfermer. Une masse d'eau souterraine sur 5 s'étend sous plusieurs bassins. Des transferts la déplacent d'un bassin à l'autre, ainsi le Rhône alimente-t-il le Languedoc jusqu'à Narbonne par Aqua-Domitia, pour l'irrigation comme pour la sécurisation de l'eau potable. Un bassin qui reçoit ici peut, ailleurs, céder son eau à un voisin, au point que des spécialistes de l'eau parlent, pour de tels territoires, de « bassin déversant » [21]. La maille de l'eau n'est donc pas une frontière, mais un cadre de coordination. Là où l'eau passe d'un territoire à l'autre, des instances horizontales, montées au cas par cas sur le principe amont-aval, ou l'échelon national quand la solidarité l'exige, peuvent régler le partage. Le découpage organise la coopération, il ne cloisonne pas.

Décider l'eau

Le levier décisif tient moins à la ligne qu'à la façon de décider. La démocratie, ici, se confond avec une chose simple, la délibération collective, par et pour les personnes concernées. À l'échelle fine du bassin, des assemblées où siègent des habitantes et des habitants tirés au sort peuvent se saisir d'un territoire vécu, protéger la ressource et arbitrer les usages. Loin d'ajouter une strate de plus, ces assemblées rendent le pouvoir à celles et ceux qui boivent l'eau et vivent le long des rivières.

L'eau verte, l'autre moitié du cycle

Gérer l'eau ne se réduit pas aux rivières et aux nappes, l'eau bleue. L'autre moitié du cycle, l'eau verte, celle que les sols retiennent et que les plantes rendent à l'atmosphère par l'évapotranspiration, commande la pluie, les sécheresses et la vie des sols. La distinction, posée par Malin Falkenmark [13], structure aujourd'hui la lecture des limites planétaires, où l'eau verte et l'eau bleue forment deux plafonds distincts, l'un et l'autre déjà franchis [14], [15]. Une éco-région qui prend l'eau au sérieux prend donc le sol, la forêt et la pluie, pas seulement le robinet.

Un choix, les yeux ouverts

La maille de l'eau est un choix politique, non une déduction de la nature. Les données ne le tranchent pas seules, mais elles bornent le raisonnable et montrent ce qu'un tracé permet, comme ce qu'il laisse ouvert. Elles plaident, sur le seul terrain de l'eau, pour des unités bâties sur les bassins, poreuses aux échanges, et démocratiques dans leur décision. La démarche complète, les scénarios écartés et les cartes interactives restent en accès libre sur ce carnet.

L'essai et l'atelier des écorégions L'exploration d'ensemble s'ouvre sur Les écorégions. Le détail de la construction, données, requêtes et scénarios, est ouvert dans L'Atelier.

Références

%% Décision Guillaume 01/08/2026 : billet daté, jamais corrigé (immuabilité), sa bibliographie propre est conservée, NE PAS migrer en cotes. %%

  1. Tribune, « Pour faire face à la crise écologique globale, créons des éco-régions », Mediapart, 2 juillet 2026.
  2. Yann-Ber M., « Éco-régions et démocratie », Mediapart, 10 juillet 2026.
  3. Wasson J.-G. et al., Les hydro-écorégions de France métropolitaine, Cemagref, 2002.
  4. Loi n° 64-1245 du 16 décembre 1964 relative au régime et à la répartition des eaux et à la lutte contre leur pollution, article 14.
  5. Populations communales, ADMIN EXPRESS COG CARTO 2026, Institut national de l'information géographique et forestière.
  6. Code de l'environnement, article L.213-8 (composition du comité de bassin, 4 collèges).
  7. Sénat, Éviter la panne sèche, 8 questions sur l'avenir de l'eau, rapport d'information n° 142, 2022 (plafonnement des recettes des agences).
  8. Cour des comptes, La gestion quantitative de l'eau en période de changement climatique, 17 juillet 2023.
  9. CGEDD (P.-A. Roche, coord.), Gestion des eaux pluviales, dix ans pour relever le défi, 2017.
  10. Référentiels hydrographiques BD Carthage et BD TOPAGE (IGN, Office français de la biodiversité, Sandre).
  11. Masses d'eau souterraines de la directive cadre sur l'eau (Sandre, BRGM).
  12. Beck H. E. et al., High-resolution Köppen-Geiger maps, Scientific Data, 10, 724, 2023.
  13. Falkenmark M. et Rockström J., distinction eau bleue et eau verte (formalisée en 2006).
  14. Wang-Erlandsson S. et al., A planetary boundary for green water, Nature Reviews Earth and Environment, 2022.
  15. Richardson K. et al., Earth beyond six of nine planetary boundaries, Science Advances, 9, eadh2458, 2023.
  16. Joly D. et al., Les types de climats en France, une construction spatiale, Cybergeo, 2010 (8 types de climats).
  17. Champeaux J.-L. et Tamburini A., zonage de la France à partir des précipitations, La Météorologie, 1996 (cinquante et une classes pluviométriques).
  18. Strohmenger L. et al., évolution projetée de la classification de Köppen-Geiger en France, projet Explore2, Comptes Rendus Géoscience, 2024.
  19. Eau de Paris, Des aqueducs pour alimenter Paris (quatre cent soixante-dix kilomètres d'aqueducs, sources souterraines et eaux de Seine et de Marne).
  20. Agences de l'eau (Adour-Garonne, Seine-Normandie), distinction, discutée entre hydrologues, entre grand cycle et petit cycle de l'eau.
  21. GREC-SUD, cahier sur la gouvernance de l'eau de la Durance, 2021 (le terme « bassin déversant »).