Bakker, Privatizing Water (2010)
4 minutes de lecture
BAKKER, Karen, 2010. Privatizing Water: Governance Failure and the World's Urban Water Crisis. Ithaca et Londres : Cornell University Press, 246 p. ISBN 978-0-8014-7464-7.
La thèse
Karen Bakker est géographe à l'Université de Colombie-Britannique, spécialiste de la gouvernance de l'eau. Privatizing Water est son ouvrage le plus influent : une analyse comparative des politiques de privatisation des services d'eau urbains, fondée sur des cas en Angleterre, en France, en Afrique du Sud et en Asie du Sud-Est. Bakker y développe deux thèses interdépendantes.
La première porte sur le bilan des privatisations : dans la plupart des contextes étudiés, la délégation du service de l'eau à des opérateurs privés n'a pas produit les gains d'efficacité ni l'extension de l'accès promis, et a souvent aggravé les inégalités d'accès entre quartiers riches et pauvres, entre usagers solvables et insolvables. Ce constat empirique rejoint ceux d'autres chercheurs et des mouvements sociaux qui ont porté les remunicipalisation successives à Paris, Berlin, Atlanta ou Buenos Aires.
La seconde thèse est plus fondamentale : Bakker soutient que l'eau résiste structurellement à la marchandisation, et que cette résistance ne tient pas seulement à des causes politiques ou sociales, mais à la nature même de l'eau comme substance et comme système. L'eau ne se stocke pas aisément, ne se transporte pas sans pertes, arrive par le haut et s'écoule vers le bas, est inégalement distribuée dans l'espace, et sa qualité est inséparable de son usage. Ces propriétés physiques rendent les marchés concurrentiels impossibles dans les infrastructures de réseau, et rendent très difficile la définition des droits de propriété nécessaires à l'échange marchand.
Idées clés
L'eau comme ressource rétive à la marchandisation. Bakker introduit la notion d'uncooperative commodity : une ressource dont les propriétés physiques et la dimension systémique résistent à son traitement comme marchandise ordinaire. Cette caractérisation est utile pour comprendre pourquoi les expériences de privatisation intégrale de l'eau se soldent régulièrement par des échecs, alors que la privatisation fonctionne dans d'autres secteurs de réseau.
L'échec de la gouvernance marchande. L'analyse des cas anglais (privatisation totale en 1989), français (délégation au secteur privé) et d'Afrique du Sud met en évidence un mécanisme récurrent : les opérateurs privés ont tendance à investir dans les parties du réseau où les usagers sont solvables et à négliger les autres, ce qui creuse les inégalités d'accès à l'eau potable. La recherche de profit entre en conflit direct avec l'universalité du service, qui est la raison pour laquelle l'eau est depuis longtemps considérée comme un service public.
Un cadre alternatif : l'eau comme commun. Face à la marchandisation, Bakker ne préconise pas simplement le retour à la gestion publique traditionnelle. Elle développe un cadre qui s'inspire des travaux d'Ostrom et des théoriciens des communs : l'eau pourrait être gouvernée comme un commun, c'est-à-dire par des institutions qui impliquent les usagers dans la définition des règles, sans privatisation ni monopole bureaucratique. Ce cadre reste prospectif dans l'ouvrage, mais il rejoint la problématique centrale de ce dossier.
Les reconnections de Buenos Aires et Cochabamba. Bakker analyse en détail les conflits qui ont conduit au retrait de contrats de privatisation, notamment à Buenos Aires (fin du contrat Aguas Argentinas en 2006) et, indirectement, à Cochabamba (Bolivie, 2000). Ces conflits montrent que la privatisation de l'eau peut déclencher des mobilisations très larges, parce que l'eau touche à des besoins vitaux que les habitants refusent de voir soumis à la logique du recouvrement intégral des coûts.
Ce que la source apporte
Privatizing Water est l'ouvrage de référence pour qui veut comprendre les ressorts et les limites des politiques de privatisation de l'eau, et les arguments en faveur d'une gouvernance alternative fondée sur le commun. Il articule les dimensions économiques, géographiques et politiques de la question d'une manière qui manque souvent aux textes plus militants. Pour ce dossier, il fournit la base empirique à la critique de la marchandisation de l'eau et à la défense de la gestion en commun. Il éclaire aussi pourquoi la formule juridique « patrimoine commun de la nation » (article L. 210-1 du code de l'environnement) n'empêche pas la délégation à des opérateurs privés : une chose peut être nommée commune et gérée comme une marchandise.