Aller au contenu principal
Nommer

Fleuve ou rivière ?

4 minutes de lecture

Un fleuve se jette dans la mer, une rivière se jette dans un fleuve. La distinction paraît scolaire, et elle l'est en partie. Mais depuis que des textes proposent de reconnaître à la Seine ou à la Loire une personnalité juridique, le mot a cessé d'être neutre. Il est question de faire d'un fleuve un sujet de droit, jamais d'une rivière, encore moins d'un ruisseau. Nommer, ici comme ailleurs, revient à choisir ce qui sera rendu visible, et donc ce qui pourra un jour avoir une voix.

La règle des géographes

La distinction courante repose sur un seul critère, le débouché. Un fleuve est un cours d'eau qui se jette dans la mer ou dans l'océan ; une rivière se jette dans un autre cours d'eau, rivière ou fleuve, sans atteindre la mer. L'Ain est une rivière parce qu'il rejoint le Rhône ; le Rhône est un fleuve parce qu'il atteint la Méditerranée. Ce n'est donc pas la taille qui tranche, contrairement à l'intuition : un petit cours d'eau côtier qui gagne directement la mer est un fleuve, quand une longue et puissante rivière qui se perd dans un autre n'en est pas un. La France compte ainsi une cinquantaine de fleuves, dont les plus longs sont la Loire, la Seine, le Rhône, la Garonne et la Meuse.

Il faut préciser aussitôt une limite. Cette distinction relève de l'usage et de la géographie scolaire, non d'un référentiel administratif normé. Le langage technique de l'eau en France, celui que fixe le Sandre [GE17], ne classe pas les cours d'eau en « fleuves » et « rivières » : il code des cours d'eau, des masses d'eau, des entités hydrographiques. Le terme neutre, celui qui n'engage aucune hiérarchie, est « cours d'eau ». « Fleuve » et « rivière » sont des mots de la langue commune, hérités, chargés d'images, et c'est justement pour cela qu'ils ne sont pas interchangeables quand vient le moment de décider.

La hiérarchie cachée des mots

Ce qui se joue se découvre en regardant comment le mot travaille dans le débat public. Les propositions de personnalité juridique visent des fleuves nommés, la Seine, la Loire, et cela n'a rien d'un hasard. Un fleuve porte un nom propre unique, un cours reconnaissable de la source à l'embouchure, une identité que la géographie et l'histoire ont chargée de récits. Il se personnifie sans effort : « la Loire » se dit comme se dirait un être. Une rivière, un affluent, un ruisseau se prêtent moins bien à ce geste, et le chevelu des petits cours d'eau, celui qui fait pourtant l'essentiel du réseau, ne s'y prête pas du tout. Choisir de donner une voix à un fleuve, c'est choisir l'entité la plus identifiable, la plus médiatique, celle dont le nom seul émeut.

Ce choix a sa force et son revers. Sa force, c'est qu'un symbole se défend, et qu'un fleuve reconnu comme sujet peut entraîner tout un bassin dans son sillage. Son revers, c'est qu'un bassin n'est pas un fleuve, c'est un fleuve et ses milliers de rivières, de ruisseaux, de fossés et de sources, qui n'auront, eux, ni nom médiatique ni avocat. Or l'eau se dégrade souvent d'abord dans les têtes de bassin, dans ces petits cours d'eau sans renom qu'aucune loi ne songe à personnifier. Donner une voix à la Loire sans donner de voix à ce qui la nourrit, c'est risquer de protéger l'aval majestueux en laissant l'amont discret à découvert. La personnification par le fleuve épouse mal la solidarité de bassin, qui descend de l'amont vers l'aval, du plus petit vers le plus grand.

Ni l'un ni l'autre en maître

Je garde les deux mots pour ce qu'ils disent exactement, et je m'en tiens à « cours d'eau » quand rien n'oblige à trancher. « Fleuve » et « rivière » restent utiles pour situer un cours dans le réseau, dire ce qui rejoint la mer et ce qui rejoint un autre. Mais dès qu'il s'agit de protéger, de décider, de donner une voix, je me méfie de la facilité du fleuve nommé. Ce n'est pas la Loire qu'il faut défendre, c'est l'eau de son bassin, du plus petit ruisseau vellave jusqu'à l'estuaire. Le bon niveau pour cela n'est pas le fleuve-personne, singulier et spectaculaire, mais l'échelle qui tient ensemble l'amont et l'aval, celle que je décris sous le nom d'assemblée de bassin de rivière. Nommer un fleuve pour l'émouvant qu'il porte est un point de départ ; ce serait un mauvais point d'arrivée si le nom faisait oublier tout ce qui, sans nom, l'alimente.