Commun, pas bien commun
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Il est d'usage de dire que l'eau est un « bien commun ». La formule est belle, largement partagée, et elle mérite d'être interrogée. Elle range l'eau parmi les choses, une chose précieuse, certes, mais une chose qu'il s'agirait d'administrer au mieux, au nom de tous. Or ce qui se joue avec l'eau relève d'abord du pouvoir, celui de décider qui décide, plus que de bonne administration. Trois lignées de pensée se cachent sous le même mot, et les démêler change ce que l'usage de « bien commun » laisse dans l'ombre. Je défends « commun », pas « bien commun », et ce choix commande tout ce qui suit.
D'où vient l'idée de commun
Le terme charrie au moins trois traditions qu'il faut démêler avant de choisir.
La première, très ancienne, est celle du « bien commun » au singulier. La philosophie classique et la doctrine sociale de l'Église en font une finalité supérieure et partagée, le bonum commune, ce vers quoi une communauté politique doit tendre pour que chacun puisse s'accomplir. Le bien commun n'y désigne pas un objet mais une fin, un horizon de justice qui dépasse la somme des intérêts particuliers. Usage noble, hors de cause ici. Il laisse pourtant entière une question, qui définit cette fin, et qui l'administre en son nom.
La deuxième est celle des « biens communs », au pluriel, telle que l'a reformulée Elinor Ostrom, prix Nobel d'économie 2009. Dans Governing the Commons (1990, traduit sous le titre La Gouvernance des biens communs, 2010), elle étudie des ressources partagées, une nappe, une pêcherie, une forêt, un système d'irrigation, et montre que des communautés d'usagers savent les gérer durablement par des règles qu'elles se donnent [DM17]. Sa démonstration réfute la « tragédie des communs » de Garrett Hardin (1968), pour qui une ressource ouverte à tous serait fatalement surexploitée, faute d'être privatisée ou étatisée [DM11]. Ostrom ouvre une troisième voie, l'auto-organisation communautaire, adossée à des principes de conception tirés de l'observation. C'est un outil précieux, et il faut le prendre pour ce qu'il vaut. Il permet de sortir du face-à-face épuisant entre l'État et le marché, où l'on aurait le choix entre confier l'eau à l'administration ou la confier au privé, et rien d'autre. Il apprend aussi à penser des règles locales et l'emboîtement des niveaux, du plus petit périmètre d'usage jusqu'aux instances qui les coordonnent. Mais son cadre reste économique, et c'est là sa limite. Le commun y est une catégorie de biens, définie par la rivalité des usages et la difficulté d'en exclure quiconque. Les acteurs y sont des usagers, l'objet une ressource, la question celle de sa bonne gestion. Ostrom est un marchepied, pas un socle : elle décrit comment gérer un commun, elle ne dit pas par quel acte une chose le devient.
La troisième lignée est celle du « commun » au singulier, sans « bien », telle que la formulent Pierre Dardot et Christian Laval dans Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle (2014) [DM09]. Pour eux, le commun n'est ni une chose, ni une ressource, ni une propriété que porteraient certains objets, mais une activité, l'agir en commun. Rien n'est commun par nature ; une chose le devient par la décision de ceux qui, ensemble, la soustraient à l'appropriation et se donnent la charge de la gérer.
Dardot et Laval, 2014, p. 49 (cités par Boidin, 2015 [DM05]) « Le commun n'est pas un bien [...] car il n'est pas un objet auquel doive tendre la volonté » ; « c'est seulement l'activité pratique des hommes qui peut rendre des choses communes » ; « Le commun [...] est le principe politique à partir duquel nous devons construire des communs ».
Cette phrase déplace le sol sous nos pieds. L'eau ne « possède » pas la qualité d'être un commun comme elle possède une densité ou une température. Elle le devient si, et seulement si, des institutions délibératives la régissent comme tel. Sans assemblées, sans règles co-décidées, sans surveillance partagée, elle reste une ressource appropriable par les plus puissants, quel que soit son statut juridique. Le commun n'est donc ni un héritage ni une possession, mais ce qui s'institue en se faisant. Dardot et Laval nomment cette activité une « co-activité », et en tirent une conséquence tranchée, le commun est par principe inappropriable.
Dardot et Laval, 2014, p. 233 (cités par Boidin, 2015) « si le commun est à instituer, il ne peut l'être que comme inappropriable, en aucun cas comme l'objet d'un droit de propriété ».
D'autres auteurs élargissent encore le geste. Michael Hardt et Antonio Negri (Commonwealth, 2009, traduit en 2012) étendent le commun aux productions sociales partagées, savoirs, langages, espaces urbains, et décrivent un capitalisme qui prospère en extrayant de la valeur de ce commun qu'il détruit [DM12]. David Bollier et Silke Helfrich transforment le nom en verbe, le commoning, l'acte continu de faire commun ensemble, décrit dans Free, Fair and Alive (2019) [DM06]. Ces prolongements confirment le déplacement, du commun-chose au commun-activité.
L'angle mort de « bien commun »
La controverse tient précisément à ces glissements, car les trois traditions ne commandent pas les mêmes actes.
Dire « bien commun » chosifie. La ressource devient un objet dont il faut assurer la bonne administration, et cette administration peut fort bien se conduire d'en haut, par une autorité qui gère au nom des habitantes et des habitants sans les faire décider. Le droit français illustre cette ambivalence. Le code de l'environnement pose que « l'eau fait partie du patrimoine commun de la nation » (article L. 210-1) [DM28], formule solennelle, mais qui n'a jamais empêché de déléguer la gestion de l'eau à des opérateurs privés par contrat. La directive-cadre européenne sur l'eau (2000/60/CE) ouvre de même sur un considérant fameux [DR02], « l'eau n'est pas un bien marchand comme les autres mais un patrimoine qu'il faut protéger », avant d'organiser la gestion de l'eau selon des principes économiques, récupération des coûts et tarification incitative. Le « patrimoine commun » cohabite ainsi sans peine avec la délégation et le marché. Nommer l'eau « bien commun » ne dit rien, en soi, de qui en décide.
Dardot et Laval font de cette ambivalence le cœur de leur critique. Confier le commun à l'État ne le réalise pas, il le détruit, au même titre que l'appropriation privée.
Dardot et Laval, 2014, p. 93 (cités par Boidin, 2015) « La prétendue "réalisation" du commun sous la forme de la propriété d'État ne peut rien être d'autre que la destruction du commun ».
Dire « le commun », au contraire, désigne un faire et un pouvoir partagés. Le mot ne pointe plus une chose à gérer mais une activité à instituer, et il ramène au premier plan la question que « bien commun » laisse dans l'ombre, qui décide, et selon quelles règles collectivement établies. La nuance n'est pas rhétorique. Elle sépare une politique de la ressource, tournée vers la bonne administration d'un patrimoine, d'une politique du commun, où se décide démocratiquement ce qui doit être soustrait au marché et géré ensemble. Ostrom elle-même n'est pas visée par ce reproche, son auto-organisation communautaire suppose des habitantes et des habitants qui se donnent leurs règles ; mais son cadre décrit comment gérer une ressource déjà donnée comme commune, là où Dardot et Laval interrogent l'acte, préalable et politique, par lequel une chose est instituée en commun.
Le débat français en offre une illustration concrète. Le retour en régie publique de plusieurs grandes villes, Grenoble en 2000 [DM85], Paris en 2010, la métropole de Lyon en 2023 avec des représentants d'usagers et d'associations à son conseil d'administration [DM86], soustrait l'eau à la logique du profit ; à l'échelle mondiale, 235 remunicipalisations dans 37 pays ont été recensées sur une quinzaine d'années [DM84]. Reprendre l'eau en régie ne suffit pourtant pas à en faire un commun, car une régie peut rester une administration verticale où la décision se prend loin des habitantes et des habitants. Le commun suppose qu'elles et ils participent aux règles, aux tarifs, au suivi. Penser l'eau comme un bien, c'est se demander à qui elle appartient ; la penser comme un commun, c'est se demander qui délibère.
Le mot que je retiens
Je dis « commun », pas « bien commun ». Plutôt qu'un bien à administrer pour les habitantes et les habitants, l'eau est un commun qui se fait et se décide par celles et ceux qui en dépendent. Ce choix suit Dardot et Laval plus qu'Ostrom, non pour écarter ce que la seconde apporte, mais parce que le mot doit porter d'abord la question du pouvoir. « Bien commun » risque de réduire l'eau à une chose bien gérée en leur nom ; « commun » retient qu'il s'agit d'une activité et d'un pouvoir partagés, d'une décision collective sur ce qui nous lie.
Ce choix terminologique n'est pas un raffinement de vocabulaire. Quand une commune reprend son service d'eau en régie, quand une commission consultative des services publics locaux associe réellement les habitantes et les habitants, quand celles et ceux qui en dépendent s'opposent à un prélèvement industriel dans leur nappe, l'enjeu porte sur la capacité d'un collectif à décider de son eau, non sur la nature d'une ressource. Le cadre ostromien reste précieux pour outiller cette gestion une fois la décision prise ; mais la décision, elle, est politique, et c'est elle que le mot « commun » garde en vue. Nommer l'eau « commun » plutôt que « bien commun », c'est refuser de la ranger d'avance parmi les choses administrées, et affirmer, avec Dardot et Laval, qu'elle est ce que celles et ceux qui en dépendent choisissent, ensemble, d'instituer comme tel. L'entrée de glossaire L'eau comme commun en reprend, en version courte, l'application directe à l'eau.