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L'eau en ville

Urbanisme de l'eau

9 minutes de lecture

L'aménagement du territoire, en France comme ailleurs, suit une séquence implicite : dessiner le quartier, poser les voiries, ajouter les tuyaux d'eau à la fin. L'eau est traitée comme une contrainte technique, pas comme l'ossature du projet. Le résultat se lit partout : des lotissements où chaque parcelle est imperméabilisée, où la pluie ruisselle sur le bitume au lieu de s'infiltrer, où les réseaux d'assainissement débordent à chaque orage et déversent des polluants bruts dans les rivières.

Ce modèle, hérité du XIXe siècle, repose sur le principe du « tout-tuyau » : amener l'eau propre par un réseau, évacuer l'eau sale par un autre, expédier la pluie dans un troisième. Trois tuyaux, 3 administrations, aucune vision d'ensemble. Le diagnostic n'est pas nouveau. Dès 2017, le Conseil général de l'environnement et du développement durable (CGEDD) décrivait une gestion des eaux pluviales morcelée entre communes, syndicats, agences de l'eau et État, sans cadre juridique cohérent pour l'articuler, et estimait que sans inflexion réglementaire, technique et financière dans la décennie, les objectifs des directives européennes ne seraient pas tenus [UR03].

L'urbanisme de l'eau propose l'inverse : partir du cycle de l'eau pour organiser le territoire. Loin d'un catalogue de techniques supplémentaires, il renverse la logique du tout-tuyau sur 3 plans, l'échelle du raisonnement, le geste technique et la place accordée au vivant.

Renverser la logique du tout-tuyau

Le renversement est d'abord d'échelle. Le tout-tuyau raisonne par bâtiment, par parcelle, par rue. L'urbanisme de l'eau raisonne par bassin versant, c'est-à-dire par l'ensemble du territoire qui draine vers le même cours d'eau ou la même nappe. Cette échelle n'est pas administrative, elle est physique : c'est la loi de la gravité qui la définit. Or les documents d'urbanisme sont découpés selon des frontières administratives. Tout l'enjeu est d'introduire la logique du bassin versant dans des documents construits par communes.

Le deuxième renversement touche au geste technique. Le tout-tuyau cherche à éloigner l'eau au plus vite. L'urbanisme de l'eau cherche à ralentir, distribuer, infiltrer. Ces 3 verbes se retrouvent dans toutes les démarches internationales : water sensitive urban design en Australie, low impact development aux États-Unis, sponge cities en Chine, ville perméable en France [UR08]. Ralentir, c'est laisser à l'eau le temps de s'infiltrer plutôt que de ruisseler vers l'aval. Distribuer, c'est traiter l'eau là où elle tombe plutôt que la concentrer dans des ouvrages massifs. Infiltrer, c'est restaurer la fonction primaire du sol vivant : recharger les nappes, alimenter la végétation, réguler la température.

Le troisième renversement porte sur la place accordée au vivant. Dans le tout-tuyau, l'arbre est un élément décoratif, le sol est un support de bâtiment, la zone humide est une contrainte. Dans l'urbanisme de l'eau, l'arbre devient un dispositif hydrologique, le sol une infrastructure vivante, la zone humide un maillon actif du cycle qui régule les crues et filtre l'eau. Ce changement de regard ne produit d'effets juridiques que s'il s'inscrit dans le règlement des PLUi.

Tony Wong et Rebekah Brown ont fixé les fondations de cette approche en 2009 :

La troisième condition est souvent oubliée dans les adaptations françaises : diversifier les sources d'eau et organiser des infrastructures à la fois centralisées et décentralisées ne suffit pas. Il faut aussi construire le capital social et politique sans lequel rien ne tient. L'urbanisme de l'eau ne se réduit pas à une affaire d'ingénieurs hydrauliciens ; il engage aussi la méthode, les cultures professionnelles et l'association des habitantes et des habitants aux choix.

La transcalarité

L'eau ignore les limites administratives. Un bassin versant est un entonnoir naturel : tout ce qui se passe en amont affecte l'aval. Un parking imperméabilisé en tête de bassin accélère le ruissellement et aggrave les inondations en bas de vallée.

L'urbanisme de l'eau articule 5 échelles emboîtées. La parcelle est l'échelle de l'action individuelle : chaque propriétaire peut déconnecter sa gouttière, remplacer une allée bétonnée par un revêtement perméable, planter un arbre. Le PLUi peut imposer des coefficients de pleine terre et des obligations d'infiltration à cette échelle. L'îlot ou l'opération est l'échelle du projet d'aménagement. Le quartier est l'échelle de la planification locale, où les OAP peuvent imposer des principes de gestion de l'eau. La commune ou l'intercommunalité est l'échelle du PLUi et du zonage pluvial. Le bassin versant est l'échelle du SAGE et du SDAGE, là où s'évaluent les effets cumulés de toutes les décisions prises en amont.

Ce qui se passe à chaque échelle conditionne les suivantes. Un lotissement « exemplaire » à l'échelle de la parcelle ne sert à rien si le bassin versant dans son ensemble continue de s'imperméabiliser. Inversement, un SAGE ambitieux reste sans effet si aucune parcelle ne change.

Les outils réglementaires

L'urbanisme de l'eau ne peut fonctionner sans traduction dans les documents d'urbanisme opposables. La France dispose d'une architecture réglementaire élaborée, décrite dans l'article le droit de l'urbanisme et ses leviers pour l'eau.

Deux pyramides coexistent et se croisent au niveau du PLUi. La pyramide « urbanisme » descend du SRADDET vers le SCoT puis vers le PLUi, chaque document devant être compatible avec le précédent. La pyramide « eau » descend du SDAGE (grand bassin hydrographique) vers le SAGE (sous-bassin), le PLUi devant être compatible avec le SAGE et le SDAGE.

Le zonage pluvial, défini par l'article L2224-10 du Code général des collectivités territoriales, est un document opérationnel annexé au PLUi. C'est lui qui impose concrètement les prescriptions aux pétitionnaires : débits de fuite maximaux, obligations d'infiltration à la parcelle, zones de rétention. C'est l'outil le plus puissant dont disposent les communes, et l'un des plus sous-utilisés. Ces obligations d'infiltration se heurtent parfois à des objections techniques réelles, sols battants, argiles gonflantes, pentes instables, que la fiche peut-on toujours infiltrer examine une à une avant d'y répondre.

La distinction entre compatibilité et conformité est décisive. La conformité impose un respect strict, à la lettre : un permis de construire doit être conforme au règlement du PLU. La compatibilité n'exige que de « ne pas compromettre les objectifs » du document supérieur. Le PLUi doit être compatible avec le SAGE, mais peut s'en écarter dans les modalités. C'est par ce jeu que s'engouffre l'imperméabilisation.

Problème Approche « tout-tuyau » Urbanisme de l'eau
Inondations urbaines Bassins de rétention en béton Infiltration répartie sur tout le bassin versant
Recharge des nappes Aucune (l'eau est évacuée) Infiltration directe vers la nappe
Îlots de chaleur Aucun effet Végétation et évapotranspiration
Qualité des rejets Traitement en station (coûteux, partiel) Filtration par les sols (naturelle, locale)
Biodiversité Aucun effet Trames vertes et bleues, habitats

Un lotissement, avec et sans urbanisme de l'eau

Prenons un lotissement de 50 maisons sur 3 hectares.

Sans urbanisme de l'eau : le terrain est nivelé, les rues sont goudronnées, chaque parcelle est imperméabilisée à 60 %, les eaux pluviales sont collectées dans un réseau enterré qui les achemine vers un bassin de rétention en béton, à l'exutoire du lotissement. Le bassin déborde lors des pluies exceptionnelles. Les nappes ne sont pas rechargées. Les espaces publics sont minéraux et surchauffés l'été.

Avec urbanisme de l'eau : le projet épouse la topographie naturelle. Les noues végétalisées longent les voies et infiltrent la pluie courante. Les parcelles conservent au moins 40 % de pleine terre. Les toitures végétalisées retiennent les premières pluies. Un jardin de pluie collectif, au point bas naturel du terrain, stocke les pluies plus fortes et les infiltre lentement. Une zone humide existante en bordure du site est préservée et intégrée comme espace public. L'eau est visible, présente, utile. Les arbres et la végétation rafraîchissent le quartier de 2 à 4 °C l'été. Les nappes se rechargent. Le réseau d'assainissement en aval est soulagé.

Le coût de construction est comparable, parfois inférieur : les noues et les jardins de pluie reviennent moins cher qu'un réseau enterré doublé d'un bassin en béton. Mais il y faut un changement de méthode : penser l'eau dès le premier coup de crayon, pas à la fin.

Les limites actuelles et ce qu'elles suggèrent

Trois verrous freinent l'urbanisme de l'eau en France. Le rapport de compatibilité, tant que le PLUi n'est tenu qu'à une compatibilité avec le SAGE, laisse une marge d'interprétation qui permet de contourner les prescriptions hydrologiques. L'absence de financement propre pour les eaux pluviales, la taxe pluviale ayant été abrogée par la loi de finances pour 2015 (loi n° 2014-1654 du 29 décembre 2014, article 20) avant même d'avoir été généralisée. Et la GEPU (gestion des eaux pluviales urbaines) qui reste une compétence facultative pour les communautés de communes.

Ces verrous ouvrent un débat institutionnel (rapport de compatibilité, financement, répartition des compétences) que je traite ailleurs, dans la partie consacrée à décider ensemble de l'eau.

Le lien avec la démocratie de l'eau

L'urbanisme de l'eau ne peut pas être imposé par le haut. Il suppose une implication à chaque échelle : le propriétaire qui désimperméabilise sa parcelle, l'aménageur qui intègre l'eau dans son projet, la commune qui inscrit des prescriptions dans son PLUi, la CLE qui fixe les règles dans le SAGE, le comité de bassin qui arrête la stratégie dans le SDAGE.

C'est le cadre du pouvoir polycentrique décrit par Elinor Ostrom : des centres de décision à chaque échelle, articulés par des règles communes. Mais ce polycentrisme ne vaut que si la délibération est réelle. Les instances françaises de la politique de l'eau (comités de bassin, CLE, CCSPL) sont formellement ouvertes, mais fonctionnent souvent comme des chambres d'enregistrement où les grands usages pèsent plus que les habitantes et les habitants. Plus l'instance est accessible à ces derniers (la CCSPL), moins elle a de pouvoir ; plus elle a de pouvoir (le comité de bassin), moins elle leur est accessible. L'urbanisme de l'eau est indissociable de la démocratie de l'eau.

Ce renversement est aussi un renversement du regard. Tant que l'eau est un déchet à expédier, la ville la cache, la canalise, l'enterre. Quand elle redevient un milieu vivant, la ville la donne à voir. C'est ce que rappelait Gaston Bachelard, bien avant les ingénieurs [GE78] :

Rendre l'eau de nouveau visible dans la ville ne revient pas seulement à bien gérer la pluie ; c'est rendre aux habitantes et aux habitants la mémoire et le souci de ce qui les fait vivre.