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L'eau en ville

Peut-on toujours infiltrer ?

5 minutes de lecture

Trois objections sérieuses reviennent dès qu'un projet veut rendre le sol à l'eau : la battance ferme les sols nus sous l'impact des gouttes, le retrait-gonflement des argiles fissure les fondations, l'infiltration sur pente peut déclencher un glissement. Chacune est portée par des professionnels qui ont de bonnes raisons de la tenir, chacune repose sur une physique réelle, et aucune ne se caricature sans malhonnêteté. Cet espace consacre une fiche à chacune, qui la prend au sérieux avant d'y répondre : la battance dans l'article sur le sol que la pluie referme, l'argile dans infiltrer sur un sol argileux, la pente dans infiltrer déstabilise-t-il les pentes. Ces trois objections ont un point commun, et une même grandeur les articule : le facteur de charge, que je prends ici pour fil.

La cible réelle des trois objections

La battance n'attaque pas l'infiltration, elle sanctionne un sol nu et appauvri. Un sol limoneux battu voit sa conductivité de surface chuter sous 1 mm/h, contre 10 à 50 pour le même sol non battu [SO01]. Mais cet état se soigne : un couvert permanent, de la matière organique, des vers de terre restaurent la macroporosité qui laisse entrer l'eau. La battance montre qu'un sol dégradé infiltre mal, elle ne dit pas qu'un sol serait imperméable par nature.

Le retrait-gonflement, deuxième poste d'indemnisation CatNat en France, avec près de la moitié des sols hexagonaux en aléa moyen ou fort et de l'ordre du milliard d'euros de dommages par an [SO17], se déclenche par le retrait, donc par la sécheresse, bien plus que par un apport d'eau modéré et régulier. Le projet MACH du Cerema en tire la conséquence contre-intuitive : réhydrater volontairement le sol de fondation d'une maison sinistrée pour le stabiliser [SO09]. Sur argile, la perméabilité de l'ordre de 10⁻⁷ m/s laisse tout de même infiltrer une dizaine de millimètres par jour, soit précisément la hauteur des pluies courantes qui font 80 % du volume annuel. La bonne échelle n'est pas l'infiltration massive au pied du bâtiment, mais la gestion diffuse de ces premiers millimètres, épandue en s'éloignant des façades.

Le glissement, enfin, relève d'une mécanique établie : la stabilité d'un versant en infiltration non saturée dépend de l'état de succion du sol [SO20], et des seuils de pluie déclenchent les ruptures [SO16]. L'objection est fondée, mais elle vise l'eau concentrée sur une pente déjà instable, non l'infiltration répartie. Bien implantés et dosés, des ouvrages de biorétention peuvent même être déployés en bassin-versant sujet aux glissements sans aggraver le risque [SO10][SO11].

Le facteur de charge, doseur commun

Les trois objections en détail La battance, l'argile et la pente, chacune traitée dans sa fiche, dans la logique d'ensemble de la gestion à la source.

Ces 3 objections ne visent pas l'infiltration en soi, mais l'infiltration mal dosée et mal placée. Le facteur de charge donne la grandeur qui manque au débat. Il rapporte la surface imperméable drainée à la surface qui gère l'eau : plus il est élevé, plus la solution concentre l'eau sur peu d'emprise. Un facteur de charge faible, de l'ordre de 5 à 15, disperse de petits volumes sur une grande surface, un apport comparable aux variations naturelles d'humidité du sol. Un facteur fort, proche de 1 à 3, injecte de gros volumes sur une emprise réduite : cette configuration, et elle seule, réveille le risque géotechnique près des fondations ou en pente sensible. Chocat et ses coauteurs proposent d'ailleurs d'inscrire un facteur de charge maximal dans les règles locales, au même rang que le débit de fuite ou la période de retour [UR06].

Le blocage vient donc rarement de la physique. Il vient d'une confusion entretenue entre l'infiltration diffuse d'une noue paysagère et l'infiltration concentrée d'un bassin, traitées comme un seul geste par des prescriptions conservatrices. La littérature évaluée par les pairs ne documente aucun sinistre géotechnique imputé à l'infiltration diffuse à faible facteur de charge ; les sinistres liés au retrait-gonflement des argiles (RGA) relèvent des cycles sécheresse-réhydratation ou des fuites de réseau, pas des noues ni des jardins de pluie. Une nuance s'impose pourtant : cette absence de sinistre publié ne vaut pas innocuité absolue. Elle constitue un faisceau, qui invite à distinguer les régimes de charge plutôt qu'à refuser l'infiltration en bloc.

Toujours quelque chose, jamais rien

De là ma thèse, un parti pris de conception plus qu'une loi de la nature : aucun sol n'est totalement imperméable au point de ne rien permettre. Une dose et une technique existent toujours pour faire quelque chose, même sur argile. Quand l'infiltration verticale ne suffit pas, la solution se complète plutôt qu'elle ne s'abandonne : le substrat filtrant traite et ralentit l'eau au-dessus du sol naturel, un drain de fond collecte l'excédent, une zone de stockage interne prolonge le contact avec le sol. Trois cellules de biorétention suivies sur argile serrée dans l'Ohio ont ainsi réduit le volume ruisselé de 36 à 59 %, malgré des sols réputés impropres, grâce à ce stockage interne et à l'exfiltration latérale que les essais classiques ignorent [UR12]. La modélisation confirme la logique : sous une certaine conductivité, un drain de fond avec stockage interne rétablit une large part du service rendu [UR10]. Ce mode à double vidange, le WSUD australien le pratique sur ses sols argileux réactifs, filtrant et ralentissant l'eau sans forcément tout injecter dans le sol.

Un dernier écueil de mesure explique bien des refus. La capacité d'infiltration retenue au dimensionnement est le plus souvent tirée d'essais menés après saturation, ce qui l'assimile à la conductivité à saturation et sous-estime nettement l'infiltration réelle en fonctionnement [UR07]. Bien des refus reposent ainsi sur un chiffre pessimiste par construction. J'en tire une conclusion prudente, qui ne plaide pas pour infiltrer partout et n'importe comment : un « on ne peut pas infiltrer ici » mérite presque toujours d'être requalifié en « à quelle dose, par quelle technique, à quelle distance ». La bonne question porte moins sur la perméabilité du sol que sur le facteur de charge qu'il supporte.