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L'eau en ville

Infiltrer sur un sol argileux, une contradiction apparente ?

6 minutes de lecture

La gestion à la source des eaux pluviales demande de faire pénétrer la pluie dans le sol là où elle tombe, au plus près de la parcelle. Une objection revient dès que le principe s'énonce sur des terrains argileux : ces sols gonflent quand ils s'imbibent et se rétractent quand ils sèchent, au point de fissurer les maisons. Envoyer davantage d'eau dans une argile déjà instable ne reviendrait-il pas à aggraver le mal ? L'objection est sérieuse et mérite d'être prise telle quelle, parce qu'elle repose sur une physique réelle et sur une sinistralité qui a explosé. Elle est juste sur un point et se retourne sur un autre, et l'urbanisme de l'eau rejoint sur ce terrain la géotechnique du bâti.

Le comportement de l'argile selon sa teneur en eau

Certains minéraux argileux, la smectite au premier rang, changent de volume avec leur teneur en eau : ils s'imbibent et gonflent, ils se dessèchent et se rétractent [SO13]. Sur un sol riche en ces argiles, un cycle de sécheresse suivi d'une réhumidification imprime au terrain un mouvement vertical lent mais d'amplitude suffisante pour endommager un bâtiment léger. Le British Geological Survey rappelle que les argiles les plus riches en minéraux gonflants sont les plus exposées, et que l'état de saturation dépend de l'histoire pluviométrique des deux années précédentes, pas du seul épisode en cours [SO05]. À l'échelle mondiale, ce retrait-gonflement compte parmi les aléas les plus coûteux pour le bâti diffus, devant bien des risques plus spectaculaires [SO15].

Le mouvement du sol ne suffit pourtant pas à expliquer les dégâts ; son caractère différentiel les explique. Une argile qui se soulève d'un bloc, uniformément, ne fissure rien. Les désordres naissent quand une partie du sol de fondation reste humide pendant qu'une autre sèche, si bien que la maison travaille en flexion. Or la répartition de l'humidité sous une construction est presque toujours inégale : un pan reçoit les eaux de toiture ou l'arrosage d'un massif, un autre est asséché par les racines d'un arbre ou par une dalle qui coupe la pluie. Le retrait-gonflement des argiles frappe ainsi d'abord par les bords de la maison, là où les échanges avec l'atmosphère et la végétation sont les plus vifs.

Une sinistralité devenue le premier poste du régime CatNat

En France, cette physique a un coût qui a changé d'ordre de grandeur. Le retrait-gonflement des argiles est passé d'environ 400 millions d'euros d'indemnisation par an sur la période 1989-2015 à près d'un milliard par an en moyenne depuis 2016, avec une année 2022 record autour de trois milliards et demi [SO07]. Sur la période récente, la sécheresse géotechnique représente à elle seule une large majorité des indemnisations du régime de catastrophe naturelle, ce qui en fait le premier aléa de ce régime devant l'inondation [SO07]. La Caisse centrale de réassurance projette, du seul fait du changement climatique et sans compter l'accroissement du bâti exposé, une hausse du coût annuel de cet aléa comprise entre 83 et 103 % à l'horizon 2050 [SO08]. Côté exposition, la carte nationale mise à jour classe désormais un peu plus de la moitié du territoire hexagonal en aléa moyen ou fort, ce qui concerne plus de douze millions de maisons individuelles [SO04]. La réponse publique a suivi : étude de sol géotechnique obligatoire avant construction en zone moyenne ou forte, prescriptions de fondations plus profondes, relèvement de la surprime finançant le régime au 1er janvier 2025.

Ces chiffres donnent sa force à l'objection. Ils disent aussi ce qu'elle vise : non pas l'eau dans le sol, mais la variation brutale de cette eau.

Pourquoi l'assèchement, autant que la saturation, est le problème

L'erreur serait de lire le retrait-gonflement comme un excès d'eau qu'il suffirait de tenir à l'écart. Ce qui déstabilise l'argile, c'est l'amplitude du cycle, le passage répété d'un état très sec à un état réhydraté. Les recommandations officielles de prévention ne demandent pas d'assécher le pourtour de la maison ; elles demandent d'y maintenir une hygrométrie aussi constante que possible, d'évacuer les eaux de toiture loin des fondations plutôt que de les concentrer sur un point, et d'éviter les fuites de réseaux enterrés qui gorgent brutalement une portion de sol [SO03]. Les racines d'un arbre trop proche aggravent le retrait parce qu'elles pompent l'eau d'un seul côté ; la préconisation associée est une distance d'éloignement, pas une mise à nu du terrain [SO03].

C'est ici que l'objection se retourne. Bétonner tout le pourtour et brancher les descentes de gouttière sur un réseau lointain n'apaise pas l'argile : la surface imperméable prive le sol de sa réhumidification naturelle et l'aggrave en accentuant l'assèchement, tandis que l'eau rejetée ailleurs revient parfois s'infiltrer de façon incontrôlée. La Caisse centrale de réassurance et le Cerema ont d'ailleurs poussé la logique de la stabilisation par l'humidité jusqu'à l'expérimentation. Le projet MACH, mené sur une maison sinistrée de Mer, dans le Loir-et-Cher, entre 2016 et 2020, réinjecte de l'eau de pluie stockée autour des fondations pendant les périodes sèches, sous le contrôle de sondes de succion, pour maintenir un état hydrique équilibré. Sur quatre années de sécheresses intenses, les résultats montrent une stabilisation de l'ouverture des fissures [SO09]. Réhumidifier régulièrement stabilise donc ce que le cycle sécheresse-réhydratation déstabilise.

Infiltrer sans concentrer, la conciliation que porte la gestion à la source

Le principe d'ensemble L'infiltration diffuse est un pilier de la gestion à la source des eaux pluviales ; l'imperméabilisation fait l'inverse.

Reste à passer de la maison réparée à la parcelle aménagée, et c'est exactement le terrain de la gestion à la source. Un groupe de travail réunissant l'ADOPTA, le Cerema et l'Université Gustave Eiffel a examiné la conciliation entre infiltration des eaux pluviales et retrait-gonflement, pour éviter que la crainte du second ne fasse interdire la première [SO17]. Sa conclusion repose sur une distinction de régime hydraulique. Une argile est peu perméable, de l'ordre de 10⁻⁷ mètre par seconde, ce qui limite l'infiltration possible à une dizaine de millimètres de pluie par jour, précisément l'ordre de grandeur des petites pluies courantes que la gestion à la source cherche à traiter [SO17]. Il ne s'agit donc pas d'injecter des volumes massifs dans le sol de fondation, mais d'épandre ces petites pluies de la manière la plus diffuse possible, en s'éloignant de la construction, sur un sol vivant dont la porosité dépasse celle de l'argile compacte [SO17].

Loin de s'opposer, la géotechnique du bâti et l'urbanisme de l'eau convergent vers la même prescription : proscrire la concentration et l'à-coup, viser une humidité répartie et régulière. Ce que la première demande à l'échelle d'une fondation, la seconde l'organise à l'échelle d'une parcelle et d'un quartier, par des ouvrages diffus qui étalent l'infiltration au lieu de la ponctualiser. L'ennemi commun tient au point de rejet unique et au cycle brutal, jamais à l'eau elle-même dans l'argile. La bonne réponse écarte à la fois l'imperméabilisation qui assèche et l'infiltration mal placée : infiltrer à distance, en douceur et à débit lissé.