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Dossier

Gérer l'eau pluviale en ville

Publié le 14 août 2026 · 5 minutes de lecture

Pendant un siècle et demi, la ville a traité la pluie comme un déchet : la capter au plus vite, l'enfermer dans un tuyau, l'expédier hors les murs vers la rivière la plus proche. Ce réflexe du tout-tuyau a une facture, et elle se lit partout : des orages qui débordent les réseaux, des cours d'eau qui reçoivent des flots pollués sans filtre, des nappes qui ne se rechargent plus sous le bitume, des villes que plus aucune eau évaporée ne rafraîchit. La gestion à la source inverse le geste : infiltrer, stocker et ralentir la pluie là où elle tombe, faire de l'averse une ressource plutôt qu'une nuisance à évacuer. C'est ce tournant, son sens plus que ses techniques, que je veux tenir ici, avec le moment où le droit commence à s'en saisir.

Chaque page de ce dossier tient son fil pour son compte, de la science qui mesure jusqu'à la règle qui contraint. Ce qu'aucune ne dit seule, c'est ce que l'ensemble dessine : la ville qui apprend à garder son eau ne change pas seulement d'ouvrages, elle change de logique, et cette bascule engage autant l'ingénieur que le droit et la décision publique. Une averse qui s'infiltre au lieu de ruisseler, ce n'est pas un détail d'aménagement, c'est un rapport à l'eau qui se renverse.

De la mesure au geste d'aménagement

Le tournant commence par un savoir. L'hydrologie urbaine mesure ce que l'urbanisation fait à l'eau : la part qui ruisselle au lieu de s'infiltrer, les débits qui montent d'un cran à chaque orage, les cours d'eau qui se dégradent en traversant l'agglomération. C'est le socle descriptif, sans lequel toute proposition tient de l'incantation.

Ce que la ville fait à l'eau Comment la pluie se comporte sur les surfaces bâties, et ce que l'imperméabilisation change au cycle, sont décrits dans l'hydrologie urbaine et, de près, dans l'imperméabilisation et le ruissellement.

De ce savoir découle un parti d'aménagement. L'urbanisme de l'eau renverse la séquence héritée du XIXe siècle : au lieu de dessiner le quartier puis d'ajouter les tuyaux à la fin, partir du cycle de l'eau pour organiser le territoire. La gestion à la source en est le cœur concret, des noues aux jardins de pluie, de l'arbre de pluie à la désimperméabilisation. C'est le versant que je pratique, et celui où le geste se voit.

Le versant concret Le renversement du tout-tuyau, ses échelles et ses outils sont tenus dans l'urbanisme de l'eau. Le principe, ses dispositifs et ses freins sont déroulés dans la gestion à la source des eaux pluviales.

Un cadre morcelé, un diagnostic ancien

Garder l'eau où elle tombe ne se décrète pas d'un seul geste, car la gestion de la pluie est éclatée entre des mains qui ne se parlent pas toujours. D'un côté la GEMAPI, compétence des inondations et des milieux, posée sur la carte des intercommunalités ; de l'autre la GEPU, gestion des eaux pluviales urbaines, logée dans les réseaux. Le diagnostic n'a rien de neuf : dès 2017, le CGEDD jugeait le cadre des eaux pluviales morcelé entre communes, syndicats, agences et État, sans articulation cohérente, et donnait dix ans pour l'inverser.

Le morcellement, sur pièces Le rapport qui chiffre ce coût et plaide pour une compétence unifiée est lu dans la fiche sur le CGEDD 2017. Le partage des compétences et l'ingénierie qui manque sont regardés dans l'ingénierie publique et la GEMAPI.

Ce morcellement n'est pas qu'un embarras administratif ; il décide de ce qui se fait et de ce qui reste en plan. Une averse ignore la frontière entre le milieu et le réseau ; le droit, lui, la maintient. Tant que la GEMAPI et la GEPU restent deux mondes, le zonage pluvial d'un côté et la prévention des inondations de l'autre avancent sans se coordonner, et la ville continue d'imperméabiliser faute de cadre qui l'en empêche.

Quand le droit s'en mêle

C'est dans cette faille qu'une proposition de loi est venue se glisser. Déposée le 16 septembre 2025, la PPL n° 1797 relative à la gestion des eaux pluviales cherche à recoudre trois fils : donner aux établissements GEMAPI la personnalité juridique, ouvrir leurs instances à l'urbanisme, confier aux agences un rôle d'animation de la prévention du ruissellement, et poser un financement qui ne bascule pas dans une taxe pluviale individualisée. Le texte porte de vraies avancées ; il en édulcore aussi, à mon sens, plusieurs éléments structurants, à commencer par l'articulation explicite entre GEMAPI et GEPU et la vulnérabilité comme boussole de l'action.

Mon analyse, en détail Ce que la PPL retient, ce qu'elle laisse de côté, et les amendements qui la corrigeraient, je les regarde article par article dans l'analyse de la PPL Pilato. Le cadre général où elle s'inscrit est posé dans l'architecture juridique de l'eau en France.

Qu'un texte cherche à recoudre ce partage dit l'enjeu réel : garder l'eau où elle tombe n'est pas qu'affaire de noues et d'infiltration, c'est aussi une question de qui décide, à quelle échelle, et avec quels moyens. Un zonage pluvial sans valeur normative, une compétence posée sur la mauvaise carte, une ingénierie sortie de la sphère publique, et le plus beau principe d'aménagement reste lettre morte. Le droit n'est pas l'accessoire du geste technique ; il en est la condition.

Par où entrer

Ce dossier se lit dans n'importe quel ordre, selon ce qu'on cherche. Pour comprendre ce que la ville fait à l'eau avant de proposer quoi que ce soit, l'hydrologie urbaine donne la mesure. Pour le versant concret, l'urbanisme de l'eau et la gestion à la source montrent le geste, du parti d'aménagement aux dispositifs de terrain. Pour saisir pourquoi ce geste peine à se généraliser, la fiche sur le CGEDD 2017 et la page sur l'ingénierie publique exposent le cadre morcelé. Et pour voir le droit à l'œuvre, l'analyse de la PPL Pilato entre dans un texte précis, ses avancées et ses angles morts.

Je décris ce tournant sobrement, parce que le sujet se prête à l'emphase et qu'il vaut mieux ne pas en rajouter. La gestion à la source ne supprime pas les réseaux, elle les décharge ; la PPL ne refait pas le droit de l'eau, elle en corrige un pan. Mais c'est justement à la marge, dans ce qu'un zonage rend opposable et dans ce que deux compétences acceptent de coordonner, que se joue l'essentiel. Ce que je défends n'est pas une ville sans tuyaux, mais une ville qui cesse de traiter sa pluie comme un déchet, et une décision publique outillée pour rendre ce choix effectif.