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Démocratie de l'eau

Financer la dépollution de l'eau potable : fiche de lecture (IGF, 2026)

8 minutes de lecture

En 2026, l'Inspection générale des finances publie un rapport de 426 pages sur une question que le débat français préférait tenir à distance : combien coûte la dépollution de l'eau potable des pesticides, de leurs métabolites et des PFAS, et qui va payer [QU58]. Le rapport dit deux choses vraies en même temps, sans cacher qu'elles tirent en sens contraire. La prévention à la source est le seul levier durable. Et la facture, elle, reposera d'abord sur l'usager. Entre les deux, il y a un choix de répartition que le mandat de l'inspection l'empêche de trancher, et c'est ce choix que la lecture ci-dessous prend en charge.

La prévention seule tient dans la durée, mais la facture tombe sur l'usager

La première vérité que pose le rapport est de méthode : traiter la pollution au bout du tuyau, par des filtres ou des interconnexions, est nécessaire pour respecter les limites de qualité, mais coûteux et sans effet sur la cause. Seule la prévention à la source garantit une eau de qualité dans la durée.

La seconde vérité est financière, et c'est là que le choix politique se cache. La mission chiffre le coût d'une stratégie nationale à environ deux milliards d'euros par an à court terme, et dit d'où viendra l'argent.

Le rapport modélise quatre niveaux de coûts, du curatif à la prévention, et s'appuie sur une donnée spatialisée solide, un état des lieux des non-conformités par unité de distribution et un classement des territoires de gestion en huit clusters selon leur pollution et leurs moyens. Le coût est ainsi réparti par territoire et adossé au contrôle sanitaire public.

Le cœur territorial de la non-conformité. Dans le quart nord-est, 39,2 % des unités de distribution sont non conformes, contre 10,3 % ailleurs, près de quatre fois plus. La pollution n'est pas diffuse, elle a une géographie. Source SISE-Eaux 2025, seuillage transparent, sans reprendre le clustering de l'IGF.

1,6 milliard sur la facture, une prévention à l'abandon, l'eau pour 1 à 20 % de l'exposition

Trois chiffres, sortis de ce rapport, changent la discussion. Le premier est la répartition de la charge, et il est brutal. Sur les 1,9 milliard d'euros annuels, 1,6 milliard retomberait sur le prix de l'eau, avec une hausse très inégale selon les territoires.

Le deuxième chiffre mesure l'abandon de la prévention, jusque-là un ressenti diffus que le rapport transforme en constat chiffré. La couverture des captages par des dispositifs de protection est dérisoire, y compris pour les captages désignés comme prioritaires.

Le troisième chiffre déplace le problème hors du monde de l'eau : l'eau ne pèse que 1 à 20 % de l'exposition alimentaire aux pesticides et aux PFAS [QU58]. Dépolluer le robinet ne suffit donc pas à protéger les corps ; ce sont l'usage des sols et le modèle agricole qui sont en cause, bien au-delà du réseau d'eau potable. C'est un rappel utile, et gênant, pour qui ferait de la seule qualité de l'eau distribuée le cœur du sujet.

« L'eau paie l'eau », un cadre qui exclut le budget général et la fiscalité du pollueur

Le rapport reste, par mandat, dans le cadre du principe « l'eau paie l'eau ». Il n'examine ni un financement par le budget général, ni une fiscalité sur les producteurs de pollution au-delà des redevances existantes. Les coûts sanitaires et environnementaux, reconnus « très élevés », sont par ailleurs explicitement exclus du chiffrage : le montant affiché est un plancher budgétaire, pas un coût social. Et ce rapport de financement ne se lit pas seul, car la doctrine d'intervention et l'organisation territoriale relèvent du rapport IGEDD jumeau [QU59].

L'eau qui paie ce qu'elle n'a pas pollué

Le principe qui devrait commander tout ce financement est le pollueur-payeur : celui qui abîme la ressource en répare le coût. Ce rapport, sans le dire ainsi, en documente la faillite de fait. Sur les 1,9 milliard annuels, 1,6 retombe sur le prix de l'eau et le reste sur les budgets locaux ; la redevance PFAS tout juste votée est d'un rendement « limité », la hausse des redevances agricoles demeure optionnelle. Le pollueur, lui, est presque absent de la facture. Ce qui se présente comme un principe fonctionne comme un affichage : un pollueur-payeur de façade.

La question que le rapport pose sans la trancher est celle du dernier maillon : qui paie, à la fin. Aujourd'hui, deux poches seulement. Celle de l'usager, par une facture d'eau qui grimpe de 25 à 50 % là où la ressource est la plus dégradée ; celle de la collectivité, donc du contribuable, par l'impôt. Les deux sont injustes pour la même raison. Ni l'habitant qui ouvre son robinet, ni le citoyen qui paie ses impôts n'ont répandu les molécules qu'il faut aujourd'hui filtrer. Ils héritent d'une pollution qu'ils n'ont pas produite et qu'ils n'ont pas demandée.

La charge rapportée aux moyens des communes : croisement du taux de non-conformité (pesticides et métabolites, à l'échelle des unités de distribution) et du potentiel fiscal. Environ 640 communes cumulent forte pollution et faibles moyens, celles qui paient sans avoir pollué (Aisne 103, Pas-de-Calais 99, Oise 62). Seuillage transparent sur SISE-Eaux 2025, sans le clustering de l'IGF.

Ce transfert a un visage. À Saint-Louis, dans le Haut-Rhin, une nappe contaminée aux PFAS a montré la même mécanique, celle de responsabilités diluées et d'une facture qui, faute d'un responsable qui paie, cherche preneur du côté des habitants. Un an plus tard, le charbon filtre mais la source demeure : le traitement tourne, la pollution reste dans le sol, le coût court toujours. Les chiffres nationaux de l'IGF disent l'ampleur, Saint-Louis donne le détail, et il vaut pour les nitrates et les métabolites de pesticides autant que pour les PFAS.

Là où l'inspection s'arrête, parce que son mandat lui interdit de sortir du cadre existant, une politique de l'eau peut avancer. Le coût de la dépollution ne devrait peser ni sur la facture de l'usager, ni sur les impôts du citoyen, mais sur celles et ceux qui ont pollué. Deux voies me paraissent tenables. La première, une taxe assise sur tous les industriels qui utilisent ou ont utilisé ces substances, prélevée y compris à l'importation, pour qu'une entreprise ne puisse pas polluer, fermer son site et laisser la collectivité éponger. La seconde, un fonds abondé solidairement par les pollueurs, à hauteur de la pollution générée pendant l'activité et à l'inverse de la conformité : moins une installation prend de mesures et respecte les normes, plus elle contribue. L'objectif est le même dans les deux cas, déplacer la charge de l'aval vers l'amont, du robinet vers la source de la pollution. Je reprends et développe ces deux voies comme proposition à part entière dans Faire payer le pollueur, pas l'usager.

Reste la question proprement politique, que ce rapport rend visible sans pouvoir la traiter : qui décide de l'acceptable, et qui doit en porter le coût. Décider que « l'eau paie l'eau » n'a rien d'une loi de la nature, c'est trancher d'avance que la pollution diffuse ne sera pas facturée à qui la produit. Cet arbitrage se prend aujourd'hui loin des habitants, dans les plis d'un rapport de financement ; il devrait se débattre là où se construit une démocratie de l'eau et où se décide ce qu'est l'eau comme commun. C'est le sens de l'accaparement de la décision que je décris ailleurs : un choix de répartition réglé comme une écriture comptable. Il reste que l'eau ne pèse que 1 à 20 % de l'exposition alimentaire à ces polluants. Déplacer la charge vers le pollueur reste juste, mais ne protégera pas les corps sans une bataille menée aussi sur les sols et sur le modèle agricole.