Dépolluer l'eau potable, stratégies et financement : fiche de lecture (IGEDD, 2026)
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Ce rapport est le jumeau de celui de l'IGF [QU58], et les deux ne se lisent pas séparément. Là où l'IGF chiffre le coût de la dépollution de l'eau potable, l'IGEDD, l'IGAS et le CGAAER décrivent comment s'organiser et à quelle échelle décider [QU59]. Deux questions restent hors d'atteinte du mandat des inspections : à quelle échelle la décision revient vraiment aux habitants, et qui, au bout de la chaîne, portera le coût du passif. Ce sont elles que la lecture ci-dessous reprend.
Un tiers de la population exposée, une doctrine graduée pour réponse
Le point de départ est un état des lieux que le rapport ne cherche pas à adoucir : en 2024, près d'un tiers de la population a bu une eau dépassant une limite de qualité pour les pesticides ou les PFAS.
Face à ce constat, la mission refuse d'opposer préventif et curatif comme deux options rivales. Elle propose une doctrine graduée, ordonnée par priorité, qui commande de protéger d'abord ce qui peut l'être et de réserver le traitement lourd aux situations où il est devenu inévitable.
Cette doctrine s'accompagne d'une lecture structurelle du service de l'eau : atomisation des collectivités, sous-investissement, faiblesse des aides des agences au traitement (33 M€/an). La réponse tient en un mot, la massification, atteindre une taille critique par des conférences territoriales de bassin et une planification confiée aux commissions locales de l'eau. S'y ajoutent un dispositif de prévention agricole gradué (un plan de cinq ans sur les aires d'alimentation de captage, un bilan, puis une contrainte réglementaire en cas d'échec du volontariat) et deux recettes nouvelles, une redevance PFAS élargie visant 100 M€/an et une taxe GEMAPI rendue obligatoire. Le tout est présenté comme réalisable sans réforme législative de fond, hors loi de finances.
De 1,3 à 5,7 milliards, et un passif qui retombe sur qui n'a rien pollué
Le surcoût de la dépollution est chiffré en quatre scénarios, selon le niveau d'ambition retenu.
Derrière cette fourchette, une hausse du prix de l'eau qui va, selon les hypothèses, de 3,5 % à 59 %, pour un seuil d'acceptabilité posé à 35 %. La mission ne masque pas que les nouvelles recettes pollueur-payeur qu'elle propose resteront insuffisantes : la facture montera. Le chiffre qui pèse le plus lourd n'est pourtant ni un coût ni un taux, mais un constat sur l'origine de la pollution.
La prévention protège l'avenir, elle ne solde pas le passé. Le passif d'un demi-siècle de molécules aujourd'hui interdites retombe sur le curatif, donc sur la facture, donc sur des usagers qui n'ont rien pollué. Ce lien entre la pollution héritée et son traitement, je le suis de la ressource au robinet dans la chaîne de responsabilités qui va de l'eau brute à l'eau distribuée, et il rejoint ce que j'écris sur les métabolites de pesticides.
L'acceptabilité mesurée par sondage, pas décidée par les payeurs
Comme l'IGF, la mission reste dans le cadre existant et revendique de ne pas modifier la loi hors loi de finances, ce qui borne son ambition redistributive : le pollueur-payeur y est renforcé à la marge, pas refondé. La fourchette de hausse du prix de l'eau est très large et dépend d'hypothèses normatives que la mission qualifie elle-même de points de bascule incertains. Surtout, l'acceptabilité est traitée par un baromètre d'opinion (Kantar-CIEau, deux tiers des Français prêts à payer davantage) plutôt que par un dispositif délibératif. La question de qui décide de la hausse reste entière.
Décider de l'échelle, et qui paie le passif
La doctrine graduée que propose la mission est juste : protéger d'abord la ressource encore saine, réduire ensuite les flux, ne traiter qu'en dernier recours. Elle rompt avec l'habitude française de découvrir la note curative une fois la ressource perdue, et le dispositif prévu pour les aires d'alimentation de captage donne une chance réelle à la prévention, à condition que le préfet ose la bascule vers la contrainte quand le volontariat échoue. Sans obligation de résultat, la doctrine reste une intention. Mais le rapport répond au comment et à l'échelle, et laisse entières deux questions que le mandat des inspections ne pouvait pas atteindre : à quelle échelle la décision revient aux habitants, et qui paie le passif.
La réponse de la mission au morcellement est la massification : regrouper les services, atteindre une taille critique, redessiner depuis le bassin la carte de la gestion de l'eau potable. Sur le plan technique, l'argument est solide, car une petite collectivité isolée ne portera jamais une usine de traitement PFAS. Mais regrouper éloigne aussi la décision de l'habitant, et le rapport ne se demande pas qui, dans cette carte redessinée, gardera la main. Confier la planification aux commissions locales de l'eau ne suffit pas si elles planifient sans délibérer, et traiter l'acceptabilité d'une hausse par un baromètre d'opinion n'est pas la faire décider par celles et ceux qui la paieront. C'est le risque que je nomme l'accaparement de la décision, et l'équilibre que je cherche avec l'Agence du Cycle de l'Eau, outiller sans commander, jusqu'au dernier mot laissé à la protection locale.
Sur un point, l'honnêteté du rapport m'oblige à mon tour. Les dépassements d'aujourd'hui viennent, pour l'essentiel, d'un usage passé de molécules désormais interdites : la prévention protège demain, elle ne solde pas hier. Le passif hérité se traitera au charbon actif et aux interconnexions, quelle que soit l'échelle où se tient la délibération. Saint-Louis, dans le Haut-Rhin, en donne l'image : le charbon filtre et la source demeure, tandis que la responsabilité se dilue à mesure que la facture cherche un payeur. Ma démocratie de l'eau change qui décide de l'avenir ; elle ne répare pas le passé, et je ne dois pas le prétendre.
D'où la même question que soulève le rapport jumeau de l'IGF : ce passif, une fois chiffré de 1,3 à 5,7 milliards par an, sur quelle poche le fait-on retomber. Ni sur l'usager, qui n'a rien répandu, ni sur le contribuable, qui n'a rien demandé, mais sur le pollueur. La fiche consacrée au rapport de financement développe les deux voies que je défends, une taxe sur les industriels concernés jusqu'à l'importation, ou un fonds abondé à hauteur de la pollution et à l'inverse de la conformité ; je les pose comme proposition dans Faire payer le pollueur, pas l'usager. L'IGEDD donne la grammaire d'une dépollution sérieuse, doctrine graduée et planification par bassin ; il laisse intacte la question politique qui la commande.
Ce rapport pose des questions qu'il ne tranche pas : qui décide de l'échelle, qui décide de la hausse, qui paie le passif. Y répondre est le travail de la démocratie de l'eau. Ne pas y répondre, c'est optimiser la gestion sans démocratiser le choix.