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Démocratie de l'eau

Accaparement de l'eau, du water grabbing à l'extractivisme bleu

8 minutes de lecture

Une nappe se prélève, une eau se met en bouteille, une réserve se creuse pour une poignée d'exploitations. À chaque fois, une même mécanique se répète, celle par laquelle un acteur puissant capte à son profit une eau dont dépendaient d'autres usages et d'autres milieux. La recherche a un nom pour cela, l'accaparement de l'eau, et un cadre pour l'analyser. Décrire cette mécanique, sans la confondre avec l'idée vague d'une eau « volée », demande de distinguer ce qui relève de la prise de contrôle d'une ressource partagée et ce qui relève d'un modèle économique d'extraction. Ces pages décrivent ce système tel qu'il fonctionne, du concept académique aux cas français les mieux documentés. Le registre reste descriptif et critique sur pièces ; ce qu'il faudrait faire à la place se discute ailleurs sur ce site.

L'accaparement, tel que la recherche le nomme

Le terme d'accaparement de l'eau, en anglais water grabbing, a été fixé par un numéro spécial de la revue Water Alternatives coordonné par Lyla Mehta, Gert Jan Veldwisch et Jennifer Franco (2012). Leur point de départ est simple : l'attention s'était portée sur l'accaparement des terres, en oubliant que derrière chaque terre acquise se joue le contrôle de l'eau qui la rend productive. L'eau, par sa fluidité même, rend la captation plus difficile à voir.

Deux traits de cette définition méritent d'être retenus, parce qu'ils écartent les malentendus. D'abord, l'accaparement se joue « avec ou sans transfert de propriété » : point n'est besoin de posséder une rivière pour se l'approprier, il suffit d'en capter durablement l'usage et les bénéfices. Les auteurs parlent pour cela de control grabbing, la prise de contrôle. Ensuite, l'accaparement va toujours du plus faible vers le plus fort, ce qui le distingue d'un simple usage concurrent : c'est une redistribution du pouvoir sur l'eau au détriment de celles et ceux qui en dépendaient. Cette lecture s'appuie sur la notion d'« accumulation par dépossession » du géographe David Harvey (2003), pour qui le capitalisme contemporain croît en s'appropriant des biens communs jusque-là hors marché.

Extractivisme, un modèle qui s'applique à l'eau

L'accaparement décrit un geste, la captation. L'extractivisme en décrit la logique économique. Le mot vient de l'analyse des économies minières et pétrolières d'Amérique latine, où Eduardo Gudynas et Alberto Acosta l'ont forgé pour nommer un modèle de développement fondé sur l'extraction. Le glossaire de Géoconfluences en retient, d'après Acosta, la définition suivante.

Appliquée à l'eau, cette définition cesse d'être une métaphore. L'eau minérale répond point par point aux 3 critères : de grandes quantités prélevées, une transformation minime (l'eau est mise en bouteille, non transformée), une destination d'exportation. Des chercheurs ont formalisé ce prolongement sous le nom de water extractivism, forgé par Torres et ses coauteurs (2022) à partir du cas des plantations forestières en territoire mapuche.

Ce que ces auteurs pointent, c'est le déplacement : l'eau quitte le milieu et le collectif dont elle faisait la vie, pour rejoindre un circuit marchand qui la vide de tout ancrage.

Ce recouvrement n'est pas fortuit. Une eau minérale prélevée dans une nappe, embouteillée et vendue à des centaines de kilomètres est à la fois un accaparement, parce qu'elle soustrait une ressource à un collectif et à un milieu, et un extractivisme, parce qu'elle applique à l'eau le modèle de la matière première exportée. Là où l'accumulation par dépossession de Harvey donne le cadre théorique, l'extractivisme donne le modèle industriel concret.

L'eau en bouteille, un cas d'école en France

Le cas français le mieux documenté est celui de Nestlé Waters dans les Vosges, autour de Vittel et Contrexéville. L'entreprise y prélève une eau faiblement minéralisée dans la nappe des Grès du Trias inférieur (GTI), l'une des principales ressources en eau du Grand Est, pour la mettre en bouteille et l'expédier au loin. Or cette nappe est en déficit chronique depuis les années 1970, quand le pompage industriel s'est intensifié : à Vittel, le déficit annuel de la nappe est de l'ordre du million de mètres cubes, un ordre de grandeur voisin du volume que l'industriel était encore autorisé à prélever, et les 2 principaux embouteilleurs captent à eux seuls près de la moitié de la ressource. Une eau non renouvelée est prélevée pour être vendue ailleurs, pendant que la ressource locale se raréfie : la définition de l'extractivisme s'applique presque à la lettre.

L'affaire a pris une seconde dimension en 2024. Une enquête du Monde et de Radio France a révélé que plusieurs industriels utilisaient, sur des eaux vendues comme pures et non traitées, des traitements interdits. Une commission d'enquête du Sénat a établi le fait. Depuis un avis de l'Afssa de 2001, la France tolère la microfiltration des eaux minérales à condition qu'elle ne descende pas sous un seuil de coupure de 0,8 micron, en deçà duquel une filtration devient assez fine pour retirer une part du microbisme naturel de l'eau et s'apparenter à une désinfection, interdite sur une eau minérale naturelle. Or plusieurs industriels ont employé des filtres bien plus fins, jusqu'à 0,2 micron. Le rapport de la commission, intitulé Eaux minérales naturelles : préserver la pureté et présidé par L. Burgoa avec A. Ouizille pour rapporteur, adopté le 14 mai 2025, dénonce un scandale industriel doublé d'un manquement des pouvoirs publics (Sénat, rapport n° 628, 2024-2025).

Sur le versant pénal, Nestlé Waters a reconnu avoir utilisé des traitements interdits, filtres à charbon actif et ultraviolets, ainsi que des forages exploités sans autorisation. L'entreprise a signé avec le parquet d'Épinal une convention judiciaire d'intérêt public, homologuée par le tribunal le 10 septembre 2024, assortie d'une amende de 2 millions d'euros, présentée par le parquet comme la plus importante convention environnementale signée en France à ce jour. Cette procédure permet d'éteindre les poursuites sans procès public ni reconnaissance de culpabilité, ce qui a nourri la critique de son insuffisance au regard des faits. Au-delà du montant, dont la modestie se discute, c'est la mécanique qui importe ici : la faible sanction d'une captation durable illustre l'écart entre la règle affichée et son application effective, cet écart que la Cour des comptes documente par ailleurs pour toute la police de l'eau.

Les retenues de substitution, capter la ressource à la source

L'accaparement ne passe pas seulement par la bouteille. Les retenues dites de substitution, ces réserves que leurs opposants nomment mégabassines, en offrent une autre forme, moins visible mais de même nature. Il s'agit de grands réservoirs remplis l'hiver par pompage dans les nappes et les cours d'eau, pour irriguer l'été une agriculture intensive. Contrairement à l'idée reçue d'une eau de pluie qui serait autrement « perdue », l'eau y est prélevée dans des nappes dont la recharge hivernale conditionne l'équilibre des milieux en aval (Grimonprez, 2022 ; Abbott et al., 2019).

Le mécanisme d'accaparement tient ici à qui capte, et non seulement à combien. La ressource stockée bénéficie à une minorité d'exploitations irrigantes, au détriment des autres habitantes et habitants d'un même bassin, ce que la définition du control grabbing décrit exactement : la prise de contrôle d'une eau partagée pour en capter les bénéfices. Un travail publié dans Nature documente par ailleurs le cercle vicieux qui accompagne cette fuite en avant, la baisse rapide des nappes souterraines à mesure que l'irrigation s'intensifie pour compenser les sécheresses [EX10], et l'Office français de la biodiversité comme l'INRAE ont établi les effets de ces plans d'eau sur les milieux récepteurs [EX11]. La question posée par ces ouvrages n'est pas seulement technique ; elle porte sur la manière dont un bassin décide du partage de son eau, et sur ceux qu'il laisse hors de la décision.

Les enjeux de cette mécanique

Vue de loin, l'eau minérale des Vosges, la mégabassine des Deux-Sèvres et les prélèvements industriels décrits par la recherche internationale relèvent d'une même logique. Un acteur puissant capte durablement l'usage d'une eau, avec ou sans en devenir propriétaire, au détriment des habitantes, des habitants et des milieux qui en dépendaient, et l'insère dans un circuit marchand qui l'éloigne de son territoire d'origine. Que cette eau reparte en bouteille ou serve une irrigation d'exportation, le geste est le même, et il déplace le pouvoir sur la ressource plus qu'il ne déplace seulement des volumes.

C'est là que le vocabulaire du commun éclaire l'enjeu. Penser l'eau comme un commun revient à poser que la décision sur son usage appartient aux collectifs qui en dépendent, au-delà de la seule question de la propriété. L'accaparement dessine le mouvement inverse, celui d'une décision soustraite et confisquée au profit d'un intérêt privé, sans que celles et ceux qui subissent la raréfaction aient voix au chapitre. Décrire les logiques d'accaparement revient donc à décrire, en creux, ce qu'un pouvoir partagé sur l'eau aurait à défaire pour redevenir possible.