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Décider de l'eau

Une échelle pour la robustesse et pour le commun

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Un contour, une fois tracé, ne vaut que par ce qu'il permet. Le partage posé dans le choix d'un mot, celui qui sépare le tracé de la légitimité, laisse ouverte une question que j'examine ici. Une échelle pour quoi faire ? Qu'apporte, concrètement, de prendre pour unité un territoire qui épouse les milieux et le fil de l'eau plutôt qu'une frontière héritée ? Ma réponse ne tient pas en un argument mais en la rencontre de deux exigences déjà posées ailleurs sur ce site, la robustesse d'un territoire face à un avenir que nul ne connaît, et l'eau tenue comme un commun qui s'institue. L'écorégion ne résout ni l'une ni l'autre ; elle leur donne une prise, ce qui est différent, et beaucoup plus modeste.

L'exigence de robustesse vient d'un constat de méthode posé dans concevoir pour un avenir que nul ne connaît, un aménagement s'écrit toujours contre un avenir supposé, et l'avenir d'un bassin, son climat, sa démographie, ses usages, relève de ce que la littérature nomme incertitude profonde, une situation où personne ne s'accorde ni sur les modèles ni sur les probabilités des futurs. Concevoir robuste, dans ces conditions, revient à retenir ce qui reste acceptable sur le plus grand nombre de futurs plausibles, et à se garder la possibilité de réviser quand le monde s'écarte de l'hypothèse, plutôt qu'à optimiser pour le futur le plus probable. Or la capacité de révision dépend d'abord du socle sur lequel elle s'appuie. Une échelle calée sur des limites administratives héritées, un département, une région redessinée en 2015, se cale sur une histoire politique, non sur le système qu'elle prétend conduire ; elle traverse des bassins, sépare une source de son aval, réunit sous une même autorité des rivières qui n'ont rien à se dire. Quand le climat déplace les étiages et les crues, cette échelle ne bouge pas avec eux, parce qu'elle n'a jamais été accordée à eux. Une unité tracée sur les milieux et l'écoulement offre au contraire une matière plus stable, parce qu'elle repose sur ce qui commande la vie de l'eau, la géologie, le relief, le climat, ces déterminants que les hydrobiologistes tiennent pour premiers et que retrouve, dans le déjà-là des référentiels, partir du déjà-là de l'eau. Elle ne fige rien, elle non plus, et ce serait un contresens de le croire ; mais elle donne à la révision un socle qui a du sens physique, là où une frontière héritée oblige à réviser contre sa propre géométrie.

La robustesse comme critère de méthode Ce que j'appelle robustesse n'est pas la capacité à rebondir après un choc, mais la marge qui évite le basculement et la capacité à réviser sous incertitude. Le critère, ses sources et ses exemples sont posés dans la partie de cet essai consacrée à concevoir pour un avenir que nul ne connaît.

Il faut se garder ici d'un glissement facile, celui qui ferait de l'échelle elle-même la source de la robustesse. Une bonne carte ne prémunit de rien ; elle rend seulement moins coûteux le fait de bien faire. La robustesse tient aux marges financées et aux révisions consenties, jamais au tracé qui les porte ; une écorégion sans institution pour délibérer, sans marge budgétaire, sans point de bascule repéré à l'avance ne serait qu'une frontière de plus, plus savante mais aussi inerte. L'apport est réel et il est limité, une échelle accordée aux milieux facilite la conception sous incertitude, elle ne s'y substitue pas.

La seconde exigence déplace le regard de la carte vers la décision, et c'est elle qui empêche de s'en tenir à la robustesse. Tenir l'eau pour un commun, au sens que je retiens dans Suivre le fil de l'eau, suppose d'admettre qu'elle ne le devient que par une pratique qui l'institue, et non de la déclarer partagée. Pierre Dardot et Christian Laval l'établissent sans détour [DM09], le commun n'est pas la qualité de ce qui est commun mais un principe politique, l'activité par laquelle un collectif se donne les règles qui font vivre un partage. Aucune eau n'est donc commune par elle-même, ni par sa nature, ni par la beauté de la carte qui la délimite. C'est là que l'échelle cesse d'être neutre, non parce qu'elle fonderait quoi que ce soit, mais parce qu'un commun se délibère à une échelle, et que délibérer d'une eau à l'échelle d'un ensemble qui n'a pas de cohérence hydrologique revient à demander à des gens de décider ensemble de ce qu'ils ne partagent pas vraiment. À l'inverse, une unité qui rassemble celles et ceux que le même écoulement met en dépendance donne à la délibération un objet réel, l'eau qui passe de l'amont à l'aval, la nappe puisée en commun, la rivière dont l'état d'un point engage l'état du point suivant.

La carte n'institue pas le commun Une carte n'institue pas un commun, elle ne fait qu'offrir le périmètre où il pourrait s'instituer. La légitimité de décider vient de celles et ceux qui vivent avec l'eau et en portent les effets, comme le rappelle la partie Suivre le fil de l'eau.

Ces deux exigences ne se contentent pas de coexister, elles se répondent, et c'est leur croisement qui donne son intérêt à l'écorégion. La robustesse réclame une échelle qui ait un sens physique, pour que réviser ne se fasse pas contre la géométrie du territoire ; le commun réclame une échelle qui ait un sens pour celles et ceux qui décident, pour que délibérer porte sur une dépendance réelle. Ces deux demandes convergent vers le même endroit, une unité accordée à l'écoulement plutôt qu'à l'histoire des frontières, parce que le fil de l'eau est à la fois ce qui organise le système physique et ce qui met les gens en dépendance les uns des autres. C'est cette convergence, et non l'une des deux prises isolément, qui fait de l'écorégion un point d'appui, jamais une solution.

Ce point d'appui, Elinor Ostrom en a donné une raison supplémentaire, qui vaut d'être précisée pour ne pas la surinterpréter. De l'étude de dizaines de communautés administrant durablement une ressource partagée, elle a tiré 8 principes de conception qui reviennent dans les arrangements qui tiennent ; le huitième énonce que, pour une ressource inscrite dans un système plus vaste, les institutions gagnent à s'organiser en niveaux emboîtés, du plus petit au plus grand [DM17]. L'eau relève exactement de ce cas, ce qui se décide sur un secteur engage le bassin entier, une unité isolée ne suffit donc jamais. La leçon d'Ostrom n'est pas que l'écorégion serait la bonne échelle, elle ne dit rien d'un tracé, elle dit que la bonne échelle est plurielle et emboîtée. Elle éclaire ainsi ce que l'écorégion peut offrir, non un contour unique où tout se déciderait, mais un niveau parmi d'autres dans une architecture qui les articule, du secteur local jusqu'au bassin. Comment ces niveaux se relient et qui y siège relève d'un autre plan, celui des institutions, que je construis à part dans la partie consacrée à décider ensemble.

Reste à dire d'où vient cette matière territoriale que l'écorégion travaille. Elle ne se fabrique pas de rien, l'eau a déjà tracé des solidarités, et l'administration comme la science en ont déjà retenu quelque chose. C'est ce déjà-là de l'eau que j'examine ensuite.