Le stade de biathlon du Champ du Feu, décider sans les habitants
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Au Champ du Feu, sur les hauteurs des Vosges alsaciennes, la Collectivité européenne d'Alsace veut construire un stade de biathlon. Le biathlon associe le ski de fond et le tir à la carabine ; il lui faut des pistes damées, un pas de tir, et de la neige. Or le Champ du Feu culmine à un peu plus de 1000 mètres, une basse montagne où l'enneigement se raréfie d'année en année. Financer aujourd'hui un équipement dédié à un sport de neige, sur un massif que le réchauffement déneige, avec de l'argent public, voilà le nœud. Comme pour Europa Vallée, je prends ce dossier comme un cas d'école, pour éprouver une grille de lecture plutôt que pour juger d'avance.
Un projet ancien, plusieurs fois redimensionné
L'idée n'est pas neuve. Un stand de tir existe déjà en aval, à la Charbonnière, datant des années 1980, jamais tout à fait achevé, aujourd'hui peu utilisé [EX25]. Le projet d'un stade 9 est, de l'aveu même de ses promoteurs, « dans les cartons depuis 20 ans », freiné par un manque de volonté politique et par les oppositions successives [EX25]. Il s'inscrit dans un projet plus large de « reconversion 4 saisons » du site, porté par la Collectivité européenne d'Alsace, qui comprend la renaturation de sentiers et de pistes, le rachat de l'auberge de la Rothlach et la création d'un stade nordique [EX26].
Le coût a beaucoup varié, ce qui n'est jamais anodin. Un article de 2024 chiffrait l'ensemble des aménagements du secteur à huit millions d'euros d'argent public, dont environ la moitié pour l'équipement de biathlon [EX27]. Le projet a depuis été revu à la baisse, le pas de tir passant de 30 à 15 postes [EX28], pour un coût du seul stade ramené à 1,6 à 1,7 million d'euros selon les estimations de la collectivité [EX29]. À ces sommes s'ajoute, dénoncé à part par 4 élus d'opposition, le versement d'un peu plus d'un million d'euros d'aides publiques au syndicat mixte du Lac blanc pour l'enneigement artificiel, jugé anachronique au regard du réchauffement [EX26]. Un même argent, un même massif, deux réponses opposées à la fonte de la neige, la subventionner par le canon à neige, ou financer une installation qui en dépend.
L'eau, discrètement au cœur
Ce dossier a une dimension d'eau, moins spectaculaire que celle du Ried, mais réelle. L'enneigement artificiel prélève de l'eau pour la transformer en neige, sur un massif qui est aussi un château d'eau, un point haut d'où partent les sources. Lors de la concertation préalable, la question a été posée directement, les travaux du futur stade se situent à proximité de sources d'eau et le risque a-t-il été prévu dans le projet [EX30]. La collectivité indique elle-même avoir consacré l'année 2024 à la question de la ressource en eau, au dimensionnement du stade et au modèle économique [EX31]. Que la ressource en eau constitue l'un des 3 chantiers d'une année entière d'études suffit à dire qu'elle n'est pas une objection de détail.
Artificialiser une forêt de crête, y implanter pistes, pas de tir et infrastructures, y prélever de l'eau pour compenser l'absence de neige, tout cela agit sur le point le plus haut d'un versant, là où l'eau s'infiltre, se stocke et alimente l'aval. Je ne préjuge pas de l'ampleur des atteintes, que les études en cours doivent établir ; je relève que le cœur hydrologique du dossier était identifié, par la population comme par la collectivité, sans qu'il ait été tranché au moment où le principe du projet avançait.
Le point haut du versant Sur la logique de l'amont qui engage l'aval, voir La coopération de bassin, relier l'amont et l'aval : prélever ou artificialiser en tête de versant, c'est agir sur tout le cours en dessous.
Une concertation qui vient après le principe
La mobilisation a été forte et elle a obtenu des résultats. Trois associations, le Chaudron des alternatives, Vallée debout et Nature et vie, ont interpellé le président de la collectivité dans une tribune, en demandant notamment à être consultées [EX28]. Une manifestation a réuni près de 200 personnes sur le site le 23 mars 2024 [EX25]. Cette pression a fait diminuer l'ampleur du projet et a ouvert un travail sur plusieurs emplacements possibles, dont le secteur de la Côte 1000, présenté comme le moins impactant [EX31].
Reconnaissons ces avancées. Elles montrent qu'une opposition organisée pèse. Mais elles révèlent aussi la logique du dispositif, la population a dû s'inviter dans une décision déjà engagée, arracher une consultation qui n'était pas prévue pour elle, obtenir après coup des ajustements sur un principe déjà posé. La concertation préalable s'est achevée à l'été 2023 ; la version finale doit être soumise à enquête publique [EX32]. Des habitants du secteur ont raconté avoir découvert le projet le jour de la manifestation [EX25]. La décision précède la concertation, quand l'ordre devrait être inverse.
Un point mérite d'être versé au dossier, car il complique la lecture facile. En septembre 2025, présentant un point d'étape aux élus intercommunaux de la vallée de la Bruche, le président de la collectivité aurait, selon la presse locale, conditionné le projet à l'accord des élus locaux, jusqu'à admettre qu'il ne se ferait pas s'ils n'en voulaient pas [EX28]. Cette position reconnaît un droit de veto local, ce qui n'est pas rien. Mais elle le loge aux seuls élus intercommunaux, non à la population, et elle intervient après des années d'études déjà engagées et financées. Le pouvoir de dire non existe, mais il est tenu par un petit nombre et il s'exerce tard. Et plus il s'exerce tard, plus il se heurte à un argument tenace : renoncer gâcherait les études et les dépenses déjà engagées. Le même argument a resurgi lors de la suspension de l'A69. C'est le biais des coûts irrécupérables, que j'examine à part dans le biais des coûts irrécupérables : l'argent dépensé ne reviendra pas, que le projet se poursuive ou non, et il ne devrait jamais commander la décision de continuer.
Une décision prise en haut, et d'abord
Ce dossier rejoue, en montagne, le schéma des autres cas.
La décision, d'abord. Elle se prend au sein de la collectivité départementale et d'un cercle d'élus, à partir d'études que la population n'a ni commandées ni vues avant leur restitution. La consultation vient valider ou ajuster, pas fonder. Le débat s'ouvre sur l'emplacement une fois le principe acquis.
La légitimité, ensuite. Un projet « dans les cartons depuis 20 ans », qu'il faut manifester pour découvrir, dont la population apprend l'existence sur le terrain le jour d'un rassemblement, souffre d'un déficit qui n'est pas de communication mais de fondation. Sa légitimité ne tient qu'à la délibération d'un exécutif et à l'assentiment supposé d'élus, jamais à celui, exprimé et éclairé, de celles et ceux qui vivent le massif et boivent son eau.
L'eau, enfin. La ressource était identifiée comme un enjeu, les sources étaient signalées comme menacées, et pourtant le principe a avancé avant que la question soit tranchée. C'est le symptôme d'un système où l'eau n'a pas voix au chapitre au moment où le chapitre s'écrit.
Une assemblée locale de l'eau aurait porté la question de la ressource et de l'artificialisation de crête là où elle devait l'être, en amont, en public, avant que le principe ne soit acquis. Le critère de conformité locale aurait permis d'inscrire, de façon opposable, une protection des sources et un plafond d'artificialisation sur le point haut du versant, que la collectivité aurait dû respecter, non contourner. Et le veto concédé du bout des lèvres aux élus deviendrait ce qu'il devrait être, une délibération de la population concernée, tenue au grand jour, motivée, contradictoire.
Là encore, aucun blocage de principe. Un sport, un équipement, un aménagement de montagne peuvent être légitimes, et une assemblée locale peut fort bien les vouloir. Ce qui changerait tient au moment et à l'auteur de la décision, en bas et d'abord, plutôt qu'en haut et après coup. Un projet qui a de bonnes raisons ne perd rien à être décidé ainsi ; un projet qui n'en a pas ne survit pas à la lumière. La démocratie de l'eau ne menace que les projets qui redoutent le regard de celles et ceux qu'ils engagent.