Pourquoi viser la robustesse d'un territoire
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Un projet d'aménagement s'écrit toujours contre un avenir supposé. Le réseau, la digue, la réserve, le zonage reposent chacun sur une image du futur, un débit, une population, un climat, un usage, autour de laquelle se cale le dimensionnement. Cette image n'est jamais qu'une hypothèse, et la question qui m'occupe ici est de savoir ce qu'il advient d'un aménagement lorsque l'hypothèse se révèle fausse. Le climat qui se dérègle vient précisément de rendre ce pari perdant, en défaisant la stabilité sur laquelle un siècle d'ingénierie avait appris à compter. La réponse dépend alors du mot qui a servi de boussole au moment de concevoir. Trois se disputent aujourd'hui cette place, le développement durable, la résilience et la robustesse ; je retiens le dernier, et ce choix n'est pas de vocabulaire mais de méthode. La critique lexicale de ces termes, appliquée à l'eau et à la ville, se lit ailleurs sur ce site, dans Résilience ou robustesse. Ce qui se joue ici est distinct, la robustesse comme critère de décision quand l'avenir d'un territoire n'est pas prévisible, et ce que ce critère engage, jusque dans la façon dont ce futur incertain se décide.
Une part de la théorie de la décision suppose qu'une probabilité s'attribue à chaque avenir possible, et qu'il suffit alors de choisir l'option qui maximise le résultat espéré. Cette hypothèse tient pour un dé ou une table de mortalité, mais elle ne tient plus dès que l'incertitude devient ce que la littérature nomme incertitude profonde, une situation où les parties prenantes ne s'accordent ni sur les modèles qui décrivent le système, ni sur les probabilités des futurs, ni parfois sur ce qui compte comme un bon résultat [GE14]. Le climat futur d'un bassin, la démographie d'une aire urbaine à cinquante ans, l'évolution des usages agricoles relèvent tous de cette catégorie, et là, optimiser sur le futur le plus probable revient à parier gros sur une prévision fragile. C'est le constat dont part le Robust Decision Making (décision robuste), formalisé au sein de la RAND Corporation, l'institut de recherche américain, par Lempert, Popper et Bankes [GE11]. Son principe inverse la démarche habituelle : au lieu de chercher la décision qui serait la meilleure si un futur donné se réalisait, il retient celle qui reste acceptable sur le plus grand nombre de futurs plausibles, y compris les moins probables. La méthode ne cherche pas l'optimum, elle traque la vulnérabilité, en soumettant chaque option à des milliers de scénarios pour repérer sous quelles conditions elle échoue, puis en préférant celle qui échoue le moins souvent et le moins gravement. En la comparant à l'optimum classique et à la précaution stricte, Lempert et Collins ont montré qu'elle tient une position intermédiaire défendable, moins coûteuse que la précaution qui bannit tout risque, plus prudente que l'optimum qui l'ignore [GE12].
Une autre formalisation, due à Ben-Haim, dit la même exigence sous un autre angle [GE01]. Quand la probabilité manque au point qu'il devient impossible de la postuler, la question n'est plus quel gain espérer, mais combien l'hypothèse peut se tromper avant que le résultat devienne inacceptable. La robustesse s'y mesure comme l'écart d'incertitude qu'une décision tolère sans tomber sous un seuil de performance jugé suffisant, et concevoir robuste revient dès lors à maximiser cette marge d'erreur admissible plutôt qu'un rendement. L'idée est austère, mais elle nomme exactement ce qu'une aménageuse ou un aménageur devrait vouloir, un projet qui pardonne à la prévision de s'être trompée.
Ce critère se comprend mieux par contraste avec les deux mots qu'il concurrence, et dont j'examine ailleurs le choix de vocabulaire. Le développement durable propose un compromis, tenir ensemble l'économie, le social et l'environnement, mais il ne dit pas quoi faire lorsque ces objectifs entrent en conflit ; horizon de conciliation, il laisse ouverte la question du dimensionnement sous incertitude. La résilience, elle, décrit un rebond, la capacité à encaisser un choc puis à revenir à un état de fonctionnement ; elle se place après le dommage et prend le choc comme donné. Le mot n'est pas neutre. Née en écologie sous la plume de Holling [GE03], la résilience a essaimé dans la gestion des risques, la finance et la sécurité, jusqu'à devenir un mot d'ordre dont les sciences sociales ont relevé de longue date l'affinité avec les logiques de dérégulation. Annoncer des « villes résilientes » face aux inondations peut ainsi revenir à préparer les habitantes et les habitants à vivre avec des débordements plus fréquents, sans interroger l'imperméabilisation ni le sous-dimensionnement des réseaux qui les produisent. La résilience décrit alors la capacité à se remettre d'un dommage que d'autres choix auraient pu éviter.
La robustesse déplace le moment de l'attention, car elle se conçoit avant, dans le dimensionnement même, autour de marges qui évitent le basculement plutôt que d'organiser le retour après lui. Un aménagement robuste ne suppose pas qu'il ne subira aucun aléa, il suppose qu'il continuera de rendre son service acceptable sur une large gamme d'aléas, sans avoir été calé sur un seul d'entre eux. La distinction n'est pas académique, car elle change ce que l'aménagement finance, viser la résilience conduit à investir dans la capacité de récupération, la gestion de crise, la reconstruction, et les logiques assurantielles. Quand viser la robustesse conduit à investir dans la marge en amont, la redondance et la réversibilité. Les deux ne s'excluent pas, mais l'ordre des priorités diffère, et c'est cet ordre qui oriente les choix concrets d'un territoire.
Reste le cas de Nassim Taleb, qu'il faut manier avec précaution [GE20]. Il ordonne les réponses au choc sur un spectre, du fragile qui casse au robuste qui encaisse sans en tirer parti, jusqu'à l'antifragile qui, lui, se renforce sous le désordre, à la manière d'un muscle que l'effort développe ou d'un système qui apprend de ses pannes. Ce spectre aide à situer la robustesse, mais l'antifragilité, pensée pour des portefeuilles financiers et des organismes vivants, se transpose mal à un territoire habité ; souhaiter qu'un aménagement gagne à subir des inondations plus fréquentes n'a guère de sens quand des gens y vivent, et la marge, la redondance et la réversibilité suffisent à l'ambition sans qu'il faille appeler de ses vœux le désordre. Je retiens de Taleb le spectre, pas le programme.
L'antifragilité Le concept, forgé par Taleb, mérite d'être discuté pour lui-même, ce que fait une fiche dédiée : ce qu'il apporte, ses limites, et pourquoi il ne se transpose pas tel quel à un territoire habité.
Le débat sur les mots escamote pourtant plus décisif que lui. Toute la chaîne du dimensionnement hydraulique repose sur des courbes statistiques ajustées à des séries de pluies observées sur trente à cinquante ans, et suppose que le climat passé reste représentatif du climat futur sur la durée de vie de l'ouvrage. C'est l'hypothèse de stationnarité, restée tacite pendant un siècle d'ingénierie parce qu'elle allait de soi ; Milly et ses collègues l'ont déclarée périmée dans un article resté célèbre, dont le titre, « la stationnarité est morte », dit à lui seul le renversement [HY10]. La riposte n'a pas tardé et le débat statistique n'est pas clos, l'incertitude sur trente à cinquante ans de données étant elle-même trop grande pour trancher dans un sens ou dans l'autre. Mais cette incertitude est justement l'argument. Un système qui raisonne en probabilité de défaillance sur la durée d'un ouvrage, qui intègre l'incertitude sur le climat futur, qui admet que la pluie de projet unique n'existe pas, se trouve contraint de concevoir avec des marges, de la redondance et de la réversibilité. Il ne peut optimiser pour un scénario unique sans se condamner à être fragile hors de lui. La robustesse n'est donc pas une posture ; elle est la conséquence logique d'une analyse honnête du risque quand le passé ne prédit plus le futur.
Le détail de la stationnarité Ce que recouvre exactement la stationnarité, et pourquoi la pluie de projet unique cède avec elle, sont repris dans Stationnarité et pluie de projet.
Ce renversement ne reste pas technique, et c'est ici qu'il rejoint tout ce que porte La Fabrique. Si personne ne peut décrire seul le futur d'un bassin, alors personne ne peut non plus décider seul, au nom de ce futur, du sort d'une eau que d'autres devront partager. L'incertitude cesse d'être un simple défaut de la connaissance pour devenir un argument démocratique. Tant que l'avenir passait pour prévisible, on pouvait imaginer une experte, un service, une élue capables de lire la bonne courbe et d'en déduire la bonne décision ; cette figure s'effondre avec la stationnarité. Moins quelqu'un peut décrire seul le futur, moins il peut légitimement décider seul de ce qu'il faut y engager. L'incertitude ne relâche pourtant pas l'exigence de décision, elle la déplace : elle appelle une délibération où plusieurs lectures du possible se confrontent, plutôt qu'un pari unique tranché en chambre. Je tiendrai ce fil jusqu'au bout, car il commande la manière de décider ensemble de l'eau : la robustesse d'un choix ne se mesure pas seulement à ses marges physiques, mais à la pluralité des regards qui l'ont éprouvé avant qu'il ne se fixe. C'est aussi ce qui fait de l'eau un commun du vivant, et non une ressource dont un seul déciderait le partage.
Une réserve demeure, car la robustesse statique, celle d'un ouvrage bien margé, ne suffit pas à un territoire qui vit sur plusieurs décennies. Les projections se déplacent, les usages changent, et un choix figé sur l'état des connaissances d'aujourd'hui redevient fragile demain ; c'est pourquoi la planification sous incertitude profonde ajoute une seconde exigence, la capacité à réviser. Haasnoot et ses collègues l'ont formalisée sous le nom de sentiers adaptatifs, une suite de décisions échelonnées, avec des points de bascule repérés à l'avance qui déclenchent le passage d'une option à une autre lorsque le monde s'écarte de l'hypothèse retenue [GE02] ; Walker, Haasnoot et Kwakkel en font le cœur d'une planification qui ne prétend pas deviner juste, mais garde ouvert le plus grand nombre d'options et se donne les moyens de bifurquer [GE21]. Ce qui vaut pour l'ouvrage vaut pour l'institution qui le décide. Une institution de l'eau calée une fois pour toutes sur l'état des savoirs de sa fondation vieillit aussi mal qu'un réseau dimensionné sur une pluie unique ; elle doit être révisable comme un ouvrage doit être margé, capable de rouvrir ses propres décisions, de corriger le tir sans procès ni refonte complète, d'apprendre de ce qu'elle n'avait pas prévu. La révisabilité n'est pas seulement une propriété du béton, c'est une propriété des règles et des assemblées qui les portent.
Cette révisabilité a une contrepartie qu'il faut nommer, la maladaptation, lorsqu'une mesure d'adaptation aggrave la vulnérabilité qu'elle prétendait réduire, en verrouillant une trajectoire, en déplaçant le risque sur l'aval ou sur d'autres, ou en enfermant un territoire dans un investissement lourd et irréversible [GE13]. Le réseau enterré sur-dimensionné pour une pluie de projet unique en est l'exemple ordinaire, performant pour ce scénario, coûteux à défaire, et fragile dès que le climat s'écarte de l'hypothèse. Les réserves de substitution, ces grandes retenues destinées à sécuriser l'irrigation que leurs opposants nomment mégabassines, en offrent une version plus lourde encore, tout comme l'enneigement artificiel qui adosse des stations de ski à un climat qu'il faut chaque hiver démentir davantage ; l'un et l'autre engagent des sommes considérables dans une trajectoire qu'un réchauffement rend d'année en année plus intenable. La robustesse, comprise comme marge et réversibilité, est précisément ce qui prémunit contre ce verrouillage.
Voilà pourquoi ce mot sert de boussole à tout ce qui suit dans La Fabrique. Un territoire de l'eau décidé au plus près de l'écoulement, doté d'institutions révisables et d'assemblées qui peuvent corriger le tir, épouse la logique de la robustesse mieux qu'un découpage figé et optimisé pour un état du monde qui ne durera pas. C'est l'horizon que pose La Fabrique, et la robustesse en est le critère de méthode. La même réserve vaut cependant que pour la résilience, le mot ne valant que par ce qu'il engage, car une robustesse de label, marges non financées et révisions jamais faites, ne serait qu'une résilience rebaptisée. Elle se juge à ses marges réelles, pas à son nom.