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Le Carnet

Le maïs sur la nappe rhénane

Publié le 14 août 2026 · 6 minutes de lecture

L'accaparement de l'eau le plus voyant met l'eau en bouteille et l'expédie au loin. Celui dont je veux parler ici ne quitte pas le territoire, ne passe par aucun forage clandestin, ne fait aucun titre de presse. Il se joue dans ma région, sur la nappe d'Alsace, l'une des plus vastes réserves d'eau douce d'Europe, dont une part revient depuis longtemps à l'irrigation du maïs. C'est l'accaparement le plus ordinaire, et pour cette raison le plus solide : il a été autorisé une fois, il y a des décennies, et il n'a plus jamais été rouvert.

Une part de nappe affectée quand l'eau semblait sans limite

Rien ici ne relève de l'illégalité. Des prélèvements ont été accordés à un modèle agricole à une époque où l'eau paraissait inépuisable et le climat stable. Les autorisations se sont reconduites d'année en année comme allant de soi. Personne, ou presque, n'a redemandé si cette part de la nappe commune devait rester garantie à cet usage, à ce niveau, sur ces surfaces.

La décision n'a pas été prise contre les habitantes et les habitants. Elle a été prise une fois, puis soustraite au débat, ce qui revient au même quand la nappe baisse et que la question ne peut plus être posée. Le geste est discret parce qu'il est ancien, et solide pour la même raison : on ne conteste pas facilement ce qui a l'apparence de l'acquis.

Carte de la part du maïs dans la surface agricole utile et tendance piézométrique locale par station, en Alsace. Là où le maïs domine, plusieurs nappes se rabattent.

La carte ci-dessus superpose deux couches, la place du maïs dans les surfaces cultivées et l'évolution du niveau des nappes station par station. Elle ne démontre pas à elle seule un lien de cause à effet, et je me garde de le lui faire dire. Elle situe : là où le maïs occupe le paysage, plusieurs points de mesure marquent un rabattement. C'est une invitation à regarder, pas une preuve close.

Ce qui pèse vraiment sur la nappe

Il faut tenir les proportions. En volume, l'irrigation n'est pas le premier poste de prélèvement de la région, et le dire honnêtement fait partie de la critique plutôt que de l'affaiblir.

Répartition des prélèvements en eau par usage consommateur dans le Bas-Rhin et le Haut-Rhin en 2022 : industrie 55 pour cent, irrigation 23 pour cent, eau potable 22 pour cent.

En 2022, à l'échelle des deux départements et hors turbinage du Rhin, l'industrie pèse le plus lourd des prélèvements consommateurs, devant l'irrigation et l'eau potable, à des parts voisines pour ces deux dernières. La série longue confirme cette hiérarchie et montre une irrigation qui varie fortement d'une année à l'autre, au gré de la pluie de l'été.

Série des prélèvements par usage en Alsace de 2012 à 2023 : l'industrie domine, l'eau potable reste stable, l'irrigation oscille selon les étés.

Ces chiffres pourraient sembler désamorcer le propos. Ils font l'inverse. L'accaparement que je décris ne tient pas au volume, il tient à la structure de la décision. Une eau commune se trouve affectée à certains usages par des autorisations anciennes, gérées ensuite dans des instances techniques où l'on répartit et où l'on ajuste, mais où l'on ne délibère jamais de l'affectation elle-même, et d'où sont absentes celles et ceux qui vivront avec l'état de la nappe. Que la part irriguée ne soit pas la plus grosse ne change rien à cette structure. La question n'est pas seulement combien, mais qui décide, et à quel moment.

Ne pas accabler celles et ceux qui irriguent

Il faut se garder d'une facilité. Les agricultrices et les agriculteurs qui irriguent ne sont pas les profiteurs d'un système qu'ils auraient conçu. Beaucoup sont pris dans un modèle qui leur a été vendu comme le progrès, endettés sur du matériel, engagés dans des filières qui exigent des rendements réguliers, exposés eux-mêmes à des étés que le maïs supporte de plus en plus mal.

Reconnaître ces contraintes n'est pas un détour poli avant la critique, c'est le point de départ juste. Ce que je conteste n'est pas leur métier ni leur difficulté, c'est la structure de la décision. Que les bénéficiaires soient des agriculteurs, souvent en difficulté, ne déplace pas la question d'un pouce. Une eau commune reste affectée par des autorisations que le temps a figées, et le débat sur cette affectation n'a jamais eu lieu.

Gérer les symptômes plutôt que rouvrir la question

Quand l'eau manque, on gère les symptômes. On plafonne, on restreint dans l'urgence de la sécheresse, on cherche à sécuriser une eau par de nouveaux ouvrages, sans jamais rouvrir la question première : à qui cette eau doit-elle revenir, et qui décide.

Carte des restrictions sécheresse en Alsace en 2025 : niveau maximal de restriction atteint par commune, de la vigilance à l'alerte renforcée.

Les arrêtés de restriction, cartographiés ici pour 2025, sont la face visible de cette gestion par l'urgence. Ils arrivent quand le niveau baisse, commune par commune, et gradent l'interdit selon la gravité. Ils traitent la pénurie une fois là. Ils ne rouvrent pas la question de l'affectation qui, en amont, a réservé une part de la nappe. On agit sur la conséquence, jamais sur la décision.

Le coût de ce verrou ne se lit pas d'abord sur les compteurs. Il se lit sur les milieux qui dépendent du niveau de la nappe.

Carte du Ried Centre-Alsace : emprise de la nappe et réseau hydrographique phréatique. Un écosystème alluvial suspendu au niveau de l'eau souterraine.

Le Ried en est l'exemple. Cette mosaïque de zones humides et de forêts alluviales vit d'une nappe affleurante, dont les remontées alimentent un réseau de cours d'eau phréatiques. Un rabattement local, même modeste au regard des volumes régionaux, y assèche des milieux qui n'ont pas d'autre source. Ce que perd le Ried quand la nappe baisse ne se compense par aucun ouvrage. C'est ce qui rend l'affectation de l'eau à un usage plutôt qu'à un autre une décision politique, pas un simple ajustement technique.

Le contraire de la robustesse

Ce cas rejoint une logique plus large. Réserver d'avance une part de nappe à un modèle d'irrigation que des étés plus secs rendront intenable, c'est optimiser un usage pour un futur supposé, et devenir fragile dès qu'il dévie. C'est l'inverse de la robustesse : enfermer l'eau d'un territoire dans un pari coûteux à défaire, et le laisser désarmé quand le climat dément l'hypothèse. Non le revers de la robustesse, mais son contraire, ce qui arrive quand la marge manque.

Un même geste, plusieurs habits Le maïs alsacien garantit un usage par des autorisations que le temps a figées. Ailleurs, un ouvrage et un contrat font le même travail : une eau prélevée sur la nappe de tous, réservée d'avance à quelques-uns, pour longtemps. C'est ce que j'examine dans Extractivisme bleu, quand un projet accapare l'eau.

Une dimension tranche, à mes yeux. Accaparer l'eau, ce n'est pas d'abord un problème d'efficacité hydrologique, c'est un problème de pouvoir. Réserver l'eau d'une nappe à quelques exploitations par une autorisation jamais rouverte, c'est soustraire un milieu à la décision de la population qui en portera les effets. Or l'eau, dans la lecture que je défends, est un commun qui se décide ensemble, ni stock à répartir ni marchandise à extraire.

Le geste ne s'arrête donc pas à l'eau. Accaparer l'eau, c'est d'abord accaparer le pouvoir d'en décider. Une autorisation qu'on ne rouvre jamais, une nappe réservée sans que le territoire en ait délibéré : la ressource se capte quand la décision, elle, a déjà été confisquée. C'est cet autre accaparement, celui de la décision, que je regarde dans Accaparement de la décision.