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Le Carnet

Cet été, l'irrigation a bu plus que toute l'Alsace

Publié le 24 août 2026 · 8 minutes de lecture

L'été 2026 a laissé l'Alsace sans eau. La nappe est passée sous son seuil de crise le 7 juillet, près de 20 jours plus tôt qu'en 2022 [HY45], des rivières du Ried se sont taries, et la préfecture a placé 23 communes du centre Alsace en crise [HY50]. Au plus fort du manque, une part de l'agriculture arrosait encore, sur dérogation, avant les restrictions. La sécheresse d'un côté, l'arrosage de l'autre, sur la même nappe et au même moment.

Plus que l'eau potable des deux départements

Les relevés de prélèvements déclarés, ceux de la banque nationale des prélèvements en eau [HY52], donnent la mesure. En 2022, une année sèche récente, l'irrigation agricole du Bas-Rhin et du Haut-Rhin a prélevé environ 139 millions de mètres cubes. Pour situer ce chiffre, je le mets en regard d'un autre usage, relevé de la même façon la même année : l'alimentation en eau potable des deux départements, tous usages du robinet confondus, en a prélevé environ 133 millions. Une année sèche, l'irrigation a donc bu plus que toute l'eau du robinet des 1,93 million d'habitants de l'Alsace. De quoi remplir 55 000 piscines olympiques, couvrir Strasbourg entière sous près de 2 mètres d'eau, ou fournir plus d'un an de robinet à tout le territoire.

La comparaison est parlante sans être une équivalence stricte : un mètre cube prélevé pour irriguer n'est pas un mètre cube bu au robinet, les retours au milieu et les saisons diffèrent. Et elle ne compte que les usages humains. Elle laisse de côté l'eau dont dépend le reste du vivant, le débit des rivières, les zones humides du Ried, la faune et la flore de la nappe, qui puisent dans la même ressource au même étiage. Elle sous-estime donc l'enjeu réel.

Ce rapport n'a rien de stable. En 2021, une année humide, l'irrigation n'a prélevé qu'environ 54 millions de mètres cubes. L'année sèche de 2022 en a demandé deux fois et demie plus. Ce qui pèse le plus sur la nappe arrive donc quand elle a le moins à donner. Ce prélèvement ne s'étale pas sur l'année : il se concentre sur les deux à trois mois d'été où le maïs a soif. Ramené à cette courte saison, il représente environ quatre fois ce que boit, au robinet, toute la population des deux départements dans le même temps. Si je retiens 2022, c'est la dernière sécheresse comparable à cet été dont les volumes soient connus : les prélèvements paraissent avec des années de retard, les derniers publiés s'arrêtent à 2023, et 2026 ne sera chiffré que bien plus tard. L'eau prélevée n'est connue qu'une fois la sécheresse passée.

Une eau payée huit fois moins, exportée en grain

De tous les usages, l'eau prélevée pour irriguer est la moins taxée : de l'ordre de 10 euros pour mille mètres cubes dans le bassin Rhin-Meuse, quand l'eau potable prélevée en nappe en supporte plus de 80, huit fois plus [DM69]. À l'échelle de l'agence de l'eau, la redevance agricole ne pèse qu'une fraction de pour cent des sommes perçues. L'eau la moins chère sert donc, l'été, à vider la nappe pour une culture qui part surtout à l'alimentation animale, à l'amidonnerie et à l'export. Le grain qui s'en va emporte avec lui l'eau qui l'a fait pousser : une eau virtuelle, prélevée ici et consommée ailleurs. C'est une forme d'extractivisme bleu, moins visible qu'un pipeline, mais de même nature.

Des forages sous le seuil du débat

D'où vient cette eau ? De la nappe, pour l'essentiel, par des forages. Sur les deux départements, les relevés recensent environ 5 000 ouvrages de prélèvement pour l'irrigation : à peu près 4 500 forages dans la nappe, et 570 prises directes en cours d'eau. La quasi-totalité des forages relève de la simple déclaration, entre 10 000 et 200 000 mètres cubes par an. Une petite centaine seulement, au-delà de 200 000, relève de l'autorisation [DM42]. Seule l'autorisation passe par une enquête publique, ce moment où le territoire peut connaître un projet et en débattre. En deçà, il suffit de déclarer. Ainsi 98 % des forages d'irrigation n'ont jamais donné lieu à une enquête publique.

Les prélèvements d'irrigation, par régime

Les 5 000 ouvrages de prélèvement pour l'irrigation, forages dans la nappe et prises en cours d'eau, colorés par régime. La quasi-totalité relève de la déclaration, sous le seuil de l'enquête publique.

Le nombre de ces ouvrages augmente, de l'ordre de 3 000 en 2012 à près de 3 600 en 2023. Le captage se densifie, indépendamment de la météo. Chaque forage, pris seul, est modeste et reste sous le seuil qui ouvrirait la discussion. Ensemble, ils additionnent une pression diffuse sur une même nappe, sans qu'aucun ne déclenche le débat. La logique du seuil suffit à l'expliquer : les petits prélèvements se multiplient là où un seul, plus gros, serait scruté.

Une décision qui n'a pas eu lieu

Il existe pourtant des institutions pour cela. La nappe est couverte par un schéma d'aménagement et de gestion des eaux, le SAGE Ill-Nappe-Rhin, et par sa commission locale de l'eau, où siègent élus, usagers et État [HY47]. Mais un tel schéma fixe des objectifs de qualité et de bon état. Il n'oppose pas de plafond aux volumes prélevés sous le seuil de déclaration. Et une commission locale de l'eau consulte, oriente, négocie, sans rendre la décision, comme je l'explore dans consulter n'est pas décider. La ressource se capte alors forage après forage sans qu'aucune instance, même délibérative, ait eu à trancher. C'est une forme discrète d'accaparement : la nappe n'est pas volée, elle est captée là où le débat ne s'ouvre jamais.

La loi prévoit un outil pour les nappes sous tension, le classement en zone de répartition des eaux, qui abaisse fortement le seuil d'autorisation. La nappe d'Alsace n'en relève pas : elle passe pour assez abondante pour s'en dispenser. Le mythe de l'abondance produit ainsi son propre laisser-faire.

Le maïs, au pire moment

Le volume suit le climat, il bondit les étés secs et retombe les années humides. La tendance de fond, elle, tient à la densification du captage et au poids d'un assolement. En Alsace, le maïs occupe environ un tiers de la surface agricole dans le Bas-Rhin, plus de 40 % dans le Haut-Rhin. Surtout, c'est lui qui concentre l'irrigation : sur près de 59 000 hectares irrigués recensés, environ 48 000 sont en maïs, et l'Alsace rassemble à elle seule la quasi-totalité des prélèvements d'irrigation du bassin Rhin-Meuse [CL23]. De l'ordre de neuf dixièmes de l'eau d'irrigation part ainsi au maïs, environ 125 millions de mètres cubes pour cette seule culture en 2022. Ce n'est pas la culture la plus assoiffée à l'hectare qui pèse le plus, c'est celle qui combine une grande surface et un besoin d'eau concentré en plein été, quand la nappe est au plus bas [EX75].

Je récuse alors l'idée d'une nappe rhénane inépuisable, dans laquelle puiser toujours plus à mesure que les étés se durcissent. Le stock est immense, de 40 à 50 milliards de mètres cubes, mais sa recharge est mesurée, de l'ordre de 2,7 milliards par an, et elle vient à 80 % des rivières : elle s'effondre quand elles manquent [HY48]. Immense ne veut pas dire sans fond.

Le bilan annuel de la nappe n'est pas, globalement, celui d'une surexploitation [HY47]. Mais ce bilan moyen masque l'essentiel, qui se joue à l'étiage. L'été, quand la nappe touche son plancher, les prélèvements ne se retranchent pas d'un grand stock indifférent, ils s'ajoutent au manque là où il fait le plus mal. Sur les 156 piézomètres alsaciens à long historique, plus de 6 sur 10 ont atteint leur plus bas niveau estival depuis 2018 [HY51]. Ce sont alors les rivières phréatiques et les zones humides du Ried qui s'assèchent, parce qu'il n'y a qu'un seul cycle de l'eau et que ce qui est retiré à la nappe manque au reste.

Et un marais asséché l'été ne revient pas intact à la première pluie d'hiver. Le vivant qui en dépend recule, le milieu perd saison après saison sa capacité à encaisser la sécheresse suivante. Ce que l'étiage entame là n'est pas une gêne passagère : c'est le cycle du vivant qui se dégrade, et avec lui la robustesse du territoire et les conditions de vie qui tiennent à ces milieux.

Rouvrir la décision

Deux questions prolongent ce constat. Le climat d'abord : selon la trajectoire d'émissions, l'Alsace peut rester tempérée ou glisser vers des étés méridionaux, qui augmenteraient la soif des cultures au moment où la nappe se recharge moins. La réponse ensuite : doubler le stockage et faciliter les retenues, comme le prévoit la loi d'urgence agricole, ou multiplier les forages, revient à répondre à la rareté par plus de captage. C'est une maladaptation, une réponse qui aggrave la vulnérabilité qu'elle prétend réduire.

Stocker l'eau de l'hiver pour arroser l'été, ce que promettent les grandes retenues, ne règle rien. Cette eau retirée l'hiver manque à la recharge de la nappe et au débit des rivières, une part s'évapore des plans d'eau ouverts, et le stockage sécurise d'avance le même assolement au lieu de le faire bouger. Décaler le prélèvement dans l'année ne change ni son volume, ni la culture qu'il sert, ni l'absence de décision qui l'entoure.

La difficulté agricole est réelle et mérite d'être prise au sérieux. Mais à un manque d'eau structurel, ajouter des ouvrages qui prélèvent prolonge le problème. L'eau d'une nappe partagée n'est pas un stock à réserver d'avance à quelques usages, c'est un commun dont dépendent une population, des milieux et des générations à venir. Quelques pistes me semblent solides. Plafonner les prélèvements à ce que la nappe rend sans s'abaisser durablement. Faire évoluer l'assolement vers des cultures moins gourmandes au cœur de l'été, dans une logique de robustesse plutôt que de fuite en avant. Et rouvrir la décision là où le seuil l'a refermée. Tant que les forages s'ajoutent un à un, sous le radar du débat, l'eau de tous se décide sans que personne ne l'ait décidée.