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Décider de l'eau

Extractivisme bleu, quand un projet accapare l'eau

13 minutes de lecture

Une fontaine tarie sur une place de village, un panneau qui prie d'économiser l'eau du robinet, et, à deux kilomètres de là, un tapis roulant où défilent les bouteilles par milliers à l'heure. Prélever une eau qui manque déjà pour la vendre ailleurs. Réserver la nappe de tous à quelques exploitations. Ces gestes semblent sans rapport, ils obéissent à une même logique. Capter pour quelques-uns un milieu dont dépendent beaucoup, et présenter le fait accompli comme un progrès. Cette logique porte des noms venus de l'écologie politique, l'extractivisme et l'accaparement, forgés pour le minerai et la terre. Rien n'interdit de les appliquer à l'eau. Je les mobilise ici sur des cas que tout sépare en apparence, l'eau minérale embouteillée dans les Vosges, le maïs irrigué sur la nappe d'Alsace, l'avocat d'exportation dans un désert péruvien, les grandes retenues du Marais poitevin. Ce qui m'intéresse n'est pas d'abord la technique de chacun, mais ce qu'ils ont en commun sous la technique, l'accaparement d'un milieu que d'autres partageaient.

L'accaparement a deux versants, que je sépare pour y voir clair. Il y a l'accaparement de la ressource, l'eau qu'un projet réserve à son seul usage, dont je m'occupe ici. Et il y a l'accaparement de la décision qui la concerne, plus profond, que je traite à part parce qu'il touche moins à la ressource qu'au pouvoir de trancher. Les deux se tiennent, et la fin de ce texte fait le pont de l'un vers l'autre.

Extraire, accaparer, deux mots venus d'ailleurs

L'extractivisme désigne d'abord un mode d'accumulation fondé sur le prélèvement massif de ressources naturelles destinées à l'exportation, avec peu de transformation sur place. Alberto Acosta le décrit comme une extraction en grand volume, orientée vers l'ailleurs, qui laisse au territoire les dégâts et emporte la valeur [EX02] ; Eduardo Gudynas montre qu'il persiste sous des gouvernements de toutes couleurs, tant il structure l'économie de régions entières [EX08]. Le mot s'est forgé pour l'Amérique latine et les mines, mais rien ne l'y assigne. Il nomme une manière de traiter un milieu vivant comme un gisement, dont se retire ce qui se vend et dont s'externalise ce qui coûte.

L'accaparement de l'eau, le water grabbing, en est le versant qui touche à mon métier. Lyla Mehta, Gert Jan Veldwisch et Jennifer Franco l'ont défini dans une livraison de la revue Water Alternatives que je cite au plus près.

Mehta, Veldwisch & Franco, 2012, p. 194 [EX13] « Our starting point when we began work on this special issue was to define water grabbing as a situation where powerful actors are able to take control of, or reallocate to their own benefits, water resources already used by local communities or feeding aquatic ecosystems on which their livelihoods are based. »

Un an plus tard, les mêmes autrices et auteur relient l'accaparement de l'eau à celui des terres, et pointent une faille précise, la séparation institutionnelle du droit du sol et du droit de l'eau, qui laisse un vide où la captation prospère [EX35]. David Harvey range ces mouvements sous une catégorie plus large, l'accumulation par dépossession, ce moment où l'accumulation reprend en enclosant des ressources jusque-là partagées [EX09]. María Ximena González-Serrano parle, elle, de water extractivism pour désigner l'extraction de l'eau comme telle, une fois qu'elle devient l'objet même du prélèvement et non plus le moyen d'en extraire autre chose [EX06]. Ces mots ne sont pas des étiquettes plaquées après coup. Ils décrivent une opération repérable, transférer à un petit nombre le contrôle d'un milieu dont vivaient beaucoup. Les cas qui suivent en donnent la mesure, du plus littéral au plus détourné.

L'eau en bouteille, l'extractivisme au sens propre

Le cas le plus direct est celui de l'eau minérale. Là, l'eau n'est pas le moyen d'extraire autre chose, elle est le produit lui-même, prélevée dans une nappe et expédiée en bouteille bien au-delà du territoire qui la porte. Vittel et Contrexéville, dans les Vosges, en offrent l'exemple français. La nappe des grès du Trias inférieur y accuse un déficit chronique, la recharge ne compense plus les prélèvements, et l'eau vient à manquer pour la population et l'embouteillage à la fois. 9 forages exploités par Nestlé Waters l'ont été sans autorisation, ce qu'a établi un rapport de l'Office français de la biodiversité et qu'a relevé la plainte de France Nature Environnement [EX40]. En septembre 2024, une convention judiciaire d'intérêt public a clos les poursuites par une amende de 2 millions d'euros, en reconnaissant les forages non autorisés et des traitements interdits appliqués à des eaux vendues comme « naturelles » [EX18]. La commission d'enquête du Sénat sur les pratiques des industriels de l'eau en bouteille a documenté l'ampleur de ces dérives [EX16].

La structure est nette. Une nappe qui alimentait un territoire se trouve prélevée en priorité pour un usage marchand, jusqu'au point où l'eau vient à manquer pour le reste. La valeur part avec les bouteilles, le déficit reste sur place. C'est l'extractivisme au sens qu'Acosta lui donne, transposé à l'eau, et c'est aussi le water grabbing de Mehta et de ses collègues, un contrôle réservé à un acteur en position de l'obtenir, sur une eau dont dépendaient déjà d'autres usages.

Le maïs sur la nappe d'Alsace, l'accaparement le plus ordinaire

Ce cas est spectaculaire parce que l'eau y devient marchandise. Mais l'accaparement le plus courant ne prend pas cette forme voyante. Il se joue dans ma région, sur une eau qui ne part pas en bouteille et ne quitte pas le territoire, la nappe d'Alsace, l'une des plus vastes réserves d'eau douce d'Europe, en partie affectée depuis longtemps à l'irrigation du maïs. Ici, pas de forage clandestin ni de traitement interdit. Le geste est plus discret, et plus solide, parce qu'il a été autorisé il y a des décennies et qu'il n'a plus jamais été rouvert.

Des prélèvements ont été accordés à un modèle agricole quand l'eau semblait sans limite et le climat stable. Les autorisations se sont reconduites d'année en année comme allant de soi. Personne, ou presque, n'a redemandé si cette part de la nappe commune devait rester garantie à cet usage, à ce niveau, sur ces surfaces. La décision n'a pas été prise contre les habitantes et les habitants, elle a été prise une fois, puis soustraite au débat, ce qui revient au même quand la nappe baisse et que la question ne peut plus être posée.

Il faut se garder d'une facilité. Les agricultrices et les agriculteurs qui irriguent ne sont pas les profiteurs d'un système qu'ils auraient conçu. Beaucoup sont pris dans un modèle qui leur a été vendu comme le progrès, endettés sur du matériel, engagés dans des filières qui exigent des rendements réguliers, exposés eux-mêmes à des étés que le maïs supporte de plus en plus mal. Reconnaître ces contraintes n'est pas un détour poli avant la critique, c'est le point de départ juste. Ce que je conteste n'est pas leur métier ni leur difficulté, c'est la structure de la décision. Une eau commune se trouve affectée à certains usages par des autorisations anciennes, gérées ensuite dans des instances techniques où l'on répartit et où l'on ajuste, mais où l'on ne délibère pas de l'affectation elle-même, et d'où sont absents celles et ceux qui vivront avec l'état de la nappe.

Le cas alsacien en détail Le maïs sur la nappe rhénane fait l'objet d'un dossier à part, avec ses cartes, ses séries de prélèvements et ses arrêtés sécheresse, dans le cas « Sécheresse en Alsace et Ried ». Je m'en tiens ici à la structure du geste.

L'avocat péruvien, un désert qui nourrit le monde

À l'autre bout de la chaîne, l'eau redevient un moyen, celui de produire un fruit pour l'exportation. La vallée d'Ica, au Pérou, est un désert hyper-aride devenu l'un des grands vergers d'avocats et d'asperges de la planète, cultivés toute l'année pour les marchés lointains. L'agriculture d'Ica pèse près d'un cinquième des exportations du pays. Elle repose sur l'aquifère de Villacurí, qui concentre environ 40 % des réserves d'eau souterraine du Pérou et 35 % des prélèvements nationaux. Andrea Pronti, Eduardo Zegarra, Dolores Rey Vicario et Anil Graves ont analysé ce mécanisme comme un cas d'école d'accaparement de l'eau [EX34]. La libéralisation du foncier a permis à de grandes entreprises agro-industrielles de racheter les terres des petits exploitants, puis de forer à volonté, chacune décidant seule du nombre de puits et des volumes tirés, sous une réglementation faible.

Le paradoxe de l'irrigation goutte à goutte y éclate. Loin d'économiser l'eau, l'efficacité gagnée a servi à étendre les surfaces plantées, si bien que le prélèvement total a augmenté, un effet de rebond que le modèle agro-industriel entretient partout où il s'installe. Des études de l'autorité nationale de l'eau annonçaient des puits à sec en une dizaine d'années au rythme observé. La nappe baisse, et ceux qui n'ont pas les moyens de forer toujours plus profond en sont écartés les premiers. L'eau d'un aquifère commun se concentre entre les mains de quelques exportateurs, exactement la situation que décrit la définition du water grabbing [EX13]. L'eau minérale des Vosges et l'avocat d'Ica, deux marchés éloignés, une même opération.

Les mégabassines du Marais poitevin

Le même geste se lit plus près, sous d'autres habits. Ces grandes retenues creusées en plaine, que leurs promoteurs appellent réserves de substitution, sont remplies l'hiver par pompage dans les nappes ou les cours d'eau pour irriguer l'été. Je refuse le mot « substitution », comme je refuse « produit phytosanitaire » pour désigner un pesticide. C'est le langage de l'agro-industrie, un euphémisme qui fait passer une captation pour un simple déplacement dans le temps. Le mot juste est mégabassine, et je fais partie de celles et ceux qui s'y opposent.

L'argument affiché, déplacer le prélèvement de la saison sèche vers la saison humide, mérite quelques mots, non pour le démolir en détail mais parce qu'il masque le sujet. Il suppose qu'une eau non captée en hiver serait perdue, comme si la laisser rejoindre le sol, la nappe et les milieux ne comptait pour rien. C'est ignorer l'eau verte, celle que retiennent les sols et la végétation avant même de rejoindre les nappes, et parier sur un régime d'irrigation qu'un climat plus sec rendra intenable. La prémisse est fausse et le pari peu robuste. L'essentiel est pourtant ailleurs, dans la répartition.

Sur le bassin de la Sèvre Niortaise-Mignon, projet ramené de 19 à 16 retenues, environ 200 exploitations irrigantes bénéficient de l'ouvrage, une minorité au regard des quelque 800 que compte le secteur [EX39]. À l'échelle du pays, l'irrigation ne concerne qu'à peine quelques % de la surface agricole utile : ces ouvrages sécurisent une pratique déjà minoritaire. Une eau prélevée sur la nappe de tous se trouve garantie d'avance à quelques-uns, par contrat, pour des années. C'est très exactement la situation décrite par Mehta, Veldwisch et Franco, un transfert de contrôle sur une eau qui alimentait déjà des milieux et des usages partagés, au bénéfice d'acteurs en position de l'obtenir [EX13]. Que les bénéficiaires soient des agricultrices et des agriculteurs, souvent en difficulté eux-mêmes, ne change rien à la structure du geste. Il déplace la question du modèle agro-industriel vers la seule sécurisation de la ressource pour ceux qui y ont déjà accès. La justice l'a d'ailleurs sanctionné, la cour administrative d'appel de Bordeaux jugeant illégales 4 de ces retenues en décembre 2024 [EX36].

Le rapprochement avec l'Alsace éclaire les deux cas. Le maïs de la nappe rhénane garantit un usage par des autorisations que le temps a figées, la mégabassine le garantit par un ouvrage et un contrat. Deux voies, un même résultat, une eau qui servait à des milieux et à des usages partagés bascule vers un petit nombre, à l'avance, pour longtemps.

Maladaptation, le mot juste

Ces cas partagent un trait qui les relie à la boussole de La Fabrique. Chacun se présente comme une adaptation, à la sécheresse, à la demande d'un marché, à la sécurisation d'une filière, et fonctionne en réalité comme une maladaptation. Alexandre Magnan et ses collègues nomment ainsi les mesures qui aggravent la vulnérabilité qu'elles prétendaient réduire, en verrouillant une trajectoire, en déplaçant le risque sur d'autres, ou en enfermant un territoire dans un investissement lourd et irréversible [GE13]. Une retenue dimensionnée pour un régime d'irrigation qu'un climat plus sec rendra intenable, une part de nappe garantie à ce même modèle en Alsace, une nappe minérale prélevée au-delà de sa recharge, un aquifère de désert vidé pour l'exportation, répondent tous à cette description. Ils optimisent un usage pour un futur supposé, et deviennent fragiles dès que ce futur s'écarte de l'hypothèse.

C'est le contraire de la robustesse dont je fais le critère de méthode de cette partie. Concevoir robuste, c'est préférer des choix qui pardonnent à la prévision de s'être trompée, margés, redondants, réversibles [GE01] ; c'est garder ouverte la possibilité de bifurquer quand le monde s'écarte du scénario retenu [GE21]. Une nappe préservée, des sols qui infiltrent, un usage de l'eau ajusté à ce qu'elle est plutôt que sécurisé par un ouvrage, voilà qui arme un territoire face à l'incertitude. Ces captations font l'inverse : elles enferment l'eau d'un territoire dans un pari coûteux à défaire, et le laissent désarmé quand le climat dément l'hypothèse. Ce n'est pas le revers de la robustesse, sa contrepartie, mais son contraire, ce qui arrive quand la marge manque.

L'accaparement et le commun

Une dimension, à mes yeux, tranche. L'extractivisme bleu et l'accaparement ne posent pas seulement un problème d'efficacité hydrologique, ils posent un problème de pouvoir. Réserver l'eau d'une nappe à quelques exploitations, la mettre en bouteille jusqu'à en priver un territoire, la garantir par contrat ou par une autorisation jamais rouverte, vider un aquifère pour l'exportation, c'est soustraire un milieu à la décision de celles et ceux qui en portent les effets. Or l'eau, dans la lecture que je défends, est un commun qui se décide ensemble, non un stock à répartir ni une marchandise à extraire. L'accaparement en est la négation. Il capte le commun avant même que la délibération ait lieu.

Et s'il y parvient, ce n'est pas d'abord parce qu'il serait techniquement plus fort. C'est parce que la décision, elle, a déjà été confisquée. Là où personne ne délibère vraiment de l'eau, la logique qui sait le mieux occuper le vide, prélever, réserver, contractualiser, l'emporte presque toujours. L'extractivisme n'est pas le mal premier ; il est le bénéficiaire d'une démocratie de l'eau absente. C'est pourquoi je ne le tiens pas pour l'ennemi final, mais pour le symptôme le plus visible d'un manque en amont, celui d'un lieu où l'eau serait rendue à qui la partage.

Le geste ne s'arrête donc pas à l'eau, et c'est le pont vers la suite. Accaparer l'eau, c'est d'abord accaparer le pouvoir d'en décider. Une autorisation qu'on ne rouvre jamais, une nappe réservée sans que le territoire en ait délibéré, un grand projet qui bétonne une plaine ou perce une montagne loin de la population qui vivra avec ses effets, tous se décident ailleurs et avant. J'examine ce second accaparement à part, dans Accaparement de la décision, parce qu'il touche moins à la ressource qu'au pouvoir de trancher.

Deux mots discutés à part Les termes mobilisés ici, extractivisme bleu et accaparement, sont examinés pour eux-mêmes dans le dossier des mots retenus, avec leur origine, leurs sources et leurs limites.

C'est pourquoi ces cas, que tout sépare en apparence, appellent la même réponse dans La Fabrique. Une architecture de décision au plus près de l'écoulement, capable de peser sur ces projets avant qu'ils ne verrouillent le territoire, ne relève pas d'un supplément démocratique posé sur la technique. Elle est ce qui permet de tenir l'eau pour un commun plutôt que pour un gisement, et d'écarter, tant qu'il en est encore temps, les maladaptations qu'un intérêt bien placé sait toujours faire passer pour des solutions.