Aller au contenu principal
Décider de l'eau

Les couleurs de la carte

6 minutes de lecture

Une carte d'occupation du sol se lit d'abord par ses couleurs, avant tout chiffre et toute légende. Le choix des teintes n'est donc pas une décoration posée après coup : c'est lui qui décide si l'œil comprend en une seconde qu'un versant est en conifères et l'autre en feuillus, ou s'il reste devant une mosaïque muette. Sur les cartes du dossier, chaque poste d'occupation porte une couleur unique, la même sur la carte d'aujourd'hui et sur celle de 2100, et cette couleur suit un principe : rappeler ce que la classe est vraiment sur le terrain, tout en gardant assez de distance avec ses voisines pour qu'aucune confusion ne soit possible.

Ces couleurs ne sortent pas d'une palette de bureautique. Elles sont tirées de la charte cartographique de HydroLooney, un système de teintes construit pour l'univers de l'eau et de la terre, où l'eau tire vers le canard, la végétation vers les verts, les fonds vers le crème. La même charte habille toutes les cartes du carnet, pour qu'on reconnaisse une carte d'ici à sa sobriété plutôt qu'à ses ornements.

Trois verts pour étager la forêt

La forêt est le poste central de la carte alsacienne, et le plus difficile à rendre, parce qu'il n'y a pas une forêt mais trois, qui ne poussent pas au même endroit. Les feuillus tiennent la plaine et le piémont, les conifères montent avec l'altitude sur les Vosges, la forêt mixte occupe la transition entre les deux. Si les trois portaient le même vert, la carte perdrait justement ce qu'elle a de plus parlant : l'étagement de la végétation d'ouest en est, des crêtes vers le Rhin.

D'où trois verts distincts, et distincts dans le bon sens. Le feuillu porte un vert franc, celui qu'on associe spontanément à la feuille et à la plaine. Le conifère porte un vert sombre tirant vers le bleu, plus froid, qui dit l'altitude et la fraîcheur des crêtes sans qu'on ait besoin de le lire dans la légende. La forêt mixte se place entre les deux, un vert intermédiaire qui signale visuellement le mélange. L'ordre des teintes suit l'ordre du paysage : en descendant des Vosges vers la plaine, on descend aussi d'un vert froid vers un vert chaud. La couleur raconte le relief.

Le point délicat, ici, est que trois verts voisins risquent toujours de se confondre à l'impression ou pour un œil qui distingue mal certaines nuances. Les teintes sont donc choisies pour garder entre elles un écart perceptif contrôlé, mesuré dans un espace de couleur qui approche la façon dont l'œil humain juge les distances, pas seulement dans le code informatique de la couleur. Deux postes voisins sur la carte ne reçoivent jamais deux teintes trop proches.

Le mauve du vignoble

Le vignoble alsacien se lit sur les cartes comme une bande continue au pied des Vosges, la Route des Vins. Il aurait été tentant de le peindre en vert, comme la forêt, puisque la vigne est ligneuse. Ce serait une erreur de lecture : le vignoble n'est ni une forêt ni une culture de plaine, c'est un usage à part, sur un terrain à part, le piémont. Il lui faut donc une couleur à lui, qui le détache nettement des verts forestiers d'un côté et des cultures de plaine de l'autre.

Le choix est un mauve, pris dans la famille des mauves que la charte HydroLooney réserve d'ordinaire à la délibération et aux découpages du territoire. Sur cette carte, le mauve joue un autre rôle : il isole le vignoble d'un seul coup d'œil, sans qu'on puisse le confondre avec quoi que ce soit d'autre. Il y a là un choix de donnée qui compte, et que la couleur rend visible : dans la base d'occupation du sol, le vignoble alsacien est bien codé comme une couverture ligneuse, pas comme une culture herbacée. La bande mauve au pied des Vosges, c'est cette réalité de terrain que la donnée a su distinguer.

Le doré du maïs, le vert tendre des prairies

La plaine agricole est l'autre grand personnage de la carte, et le maïs en est le cœur, puisque c'est lui que tout le dossier interroge. Il fallait donc que le maïs se voie, et se distingue des autres cultures et des prairies qui l'entourent.

Le maïs porte un doré saturé, une couleur chaude qui évoque l'épi mûr et qui tranche sur les verts alentour. Les autres cultures et les prairies, elles, restent dans des verts plus tendres et plus clairs, du côté de l'herbe. Ce contraste entre le doré du maïs et le vert de l'herbe n'est pas gratuit : il permet de mesurer d'un regard la part que le maïs occupe dans la plaine, et donc de saisir pourquoi une culture d'été gourmande en eau devient le sujet central du dossier sécheresse. La couleur porte l'argument.

Là encore, séparer le maïs du reste des cultures n'est pas qu'une affaire de teinte. Dans la donnée brute, une même classe recouvre toutes les surfaces herbacées, cultures et prairies confondues. C'est le croisement avec le registre parcellaire agricole qui isole les parcelles de maïs des autres. Le doré sur la carte est le résultat visible de ce croisement : sans lui, le maïs se fondrait dans la masse des cultures.

L'eau en canard, l'urbain en brique, le Ried à part

Restent les postes qui bordent l'agriculture et la forêt. L'eau, rivières, plans d'eau, gravières, porte le canard qui est la couleur signature de HydroLooney, celle qu'on retrouve sur toutes les cartes du carnet dès qu'il s'agit d'eau libre. L'urbain et l'artificialisé portent une brique sourde, une terre cuite désaturée qui dit le bâti et le revêtu sans crier. Les landes et les friches restent dans des tons neutres, entre le sable et l'ocre pâle.

Le Ried mérite un mot à part. C'est un milieu humide de la plaine, un mélange d'eau, d'herbe gorgée d'eau et de bois humide, que la nomenclature standard de l'occupation du sol ne sait pas nommer d'un seul code. Sur la carte, il reçoit donc un canard plus clair que l'eau libre, une couleur qui dit l'humidité sans la confondre avec la rivière. Ce poste ne s'appuie pas sur une classe toute faite mais sur le croisement avec une couche qui délimite le Ried lui-même. La couleur, ici, rend visible un milieu que la donnée standard aurait laissé invisible.

Une couleur constante d'une carte à l'autre

Le dernier principe est le plus important pour le dossier. La carte d'aujourd'hui et la carte de 2100 partagent exactement les mêmes classes et les mêmes couleurs. Aucune teinte nouvelle n'apparaît sur la carte de 2100 : ce ne sont pas les couleurs qui changent, c'est le partage du territoire entre elles. Un poste qui recule, la hêtraie de plaine, le maïs pluvial, le Ried humide, cède sa place à un poste déjà présent dans la légende, une chênaie plus tolérante à la chaleur, une friche, une herbe rase.

Cette contrainte n'est pas cosmétique, elle est ce qui rend la comparaison honnête. Si la carte de 2100 introduisait des couleurs inédites, elle deviendrait libre de dire n'importe quoi. En gardant la palette fixe, le changement se lit à couleur constante, et l'œil compare deux états du même territoire plutôt que deux images sans commune mesure. C'est la condition pour que l'avant et l'après disent quelque chose de vrai.

Pour creuser Le détail des sources et de la construction des cartes est dans « Les données du dossier », et le principe de la carte de 2100 dans « Comment je fabrique la carte de 2100 ».