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Le Carnet

L'Alsace, plaine du Pô

Publié le 24 août 2026 · 14 minutes de lecture

La plaine d'Alsace vit sous un climat tempéré, aux étés chauds mais rarement lourds. Un seuil la sépare d'un régime plus méridional : la température moyenne du mois le plus chaud. Tant qu'elle reste sous 22 °C, le climat garde son étiquette tempérée, le type Cfb de la classification de Köppen. Dès qu'elle la franchit, il bascule en Cfa, le climat des étés chauds et humides que connaît aujourd'hui la plaine du Pô, au nord de l'Italie. Ce seuil commande tout ce qui suit.

Un climat de plaine du Pô, ce n'est pas seulement un été plus chaud d'un ou deux degrés en moyenne. C'est un été plus lourd, où l'air moite ne se décharge pas la nuit, où les températures nocturnes restent hautes et empêchent le sol et le couvert végétal de récupérer. C'est aussi une distribution plus contrastée de la pluie, avec des épisodes secs plus longs entrecoupés d'orages plus violents, moins d'eau qui pénètre lentement dans le sol et davantage qui ruisselle sans profiter à personne. La chaleur qui compte pour une culture ou pour une nappe est cette lourdeur estivale prolongée, celle qui fait transpirer les plantes du matin au soir et vide les réserves du sol semaine après semaine, bien plus que la moyenne du thermomètre.

Ce régime pèse directement sur l'eau, et il pèse dans le mauvais sens. Un été qui passe la barre, c'est une culture qui transpire davantage, une évaporation qui grimpe, une nappe qui reçoit moins de pluie utile l'hiver d'avant. La demande monte au moment précis où l'eau disponible se raréfie. Et ce déséquilibre est déjà mesurable, avant même le climat qui vient : sur la normale de 1991 à 2020, l'évapotranspiration de l'été alsacien dépasse la pluie de 189 millimètres, autant d'eau que l'atmosphère réclame au sol sans qu'il la reçoive (données E-OBS). Le climat qui vient accentue ce déséquilibre au lieu de l'apaiser.

La pièce précédente Le dossier « Cet été, l'irrigation a bu plus que toute l'Alsace » mesurait ce que l'irrigation prélève déjà les années sèches : plus que l'eau potable des deux départements réunis, et sur deux à trois mois seulement. Cette pièce regarde le climat qui vient peser sur le même déséquilibre.

Les cartes climatiques régionalisées permettent de suivre ce seuil scénario par scénario. Je m'appuie sur la classification de Köppen appliquée aux projections françaises, à trois trajectoires d'émissions et à l'horizon de fin de siècle [CL10]. La grandeur suivie est simple : la part de la plaine alsacienne, Bas-Rhin et Haut-Rhin réunis, qui bascule du tempéré Cfb vers le méridional Cfa. Elle ne préjuge de rien sur telle commune ou telle année, elle donne l'ampleur du mouvement d'ensemble selon la quantité de gaz à effet de serre relâchée d'ici la fin du siècle.

Les données utilisées Le détail des sources qui construisent les cartes du dossier, l'occupation du sol observée et la manière d'en isoler le maïs, est dans « Les données du dossier ».

Aujourd'hui, cette part est nulle. L'Alsace est en Cfb, d'un bout à l'autre. Ce qu'elle devient dépend entièrement de la trajectoire suivie. Sous une trajectoire d'émissions maîtrisées, la trajectoire RCP 2.6, elle reste tempérée : la part en Cfa demeure nulle à fin de siècle, le seuil n'est pas franchi. Sous une trajectoire intermédiaire, la RCP 4.5, 41 % de la plaine basculent en Cfa, près de la moitié du territoire change de régime climatique. Sous une trajectoire d'émissions non maîtrisées, la RCP 8.5, 91 % de la plaine passent en Cfa à fin de siècle, et le mouvement s'installe tôt : près de la moitié du territoire a déjà basculé au milieu du siècle. À cette échéance, la plaine d'Alsace partage le climat estival de la plaine du Pô.

L'Alsace en projection climatique de fin de siècle sous la trajectoire d'émissions non maîtrisées RCP 8.5 : la quasi-totalité de la plaine du Bas-Rhin et du Haut-Rhin bascule du climat tempéré Cfb au climat méridional Cfa de la classification de Köppen, figurée en brun pour marquer l'aridification. Horizon 2070-2099, projection et non prévision.

L'Alsace en 2100 sous la trajectoire d'émissions non maîtrisées RCP 8.5 : le brun couvre les 91 % de la plaine qui basculent en climat de type Cfa, celui des étés lourds de la plaine du Pô. Projection selon la classification de Köppen appliquée aux scénarios régionalisés français, horizon 2070-2099 [CL10], et non prévision.

Comment se fabrique cette carte La carte de 2100 n'est pas une observation mais une projection. Le principe de sa construction, une modélisation qui va au-delà de la seule classification de Köppen, est esquissé dans « Comment je fabrique la carte de 2100 », et le choix des couleurs qui rendent la comparaison honnête dans « Les couleurs de la carte ».

Ces chiffres restent des projections, pas des prévisions météorologiques. Chacun est attaché à un choix collectif, le volume d'émissions des prochaines décennies. L'écart entre 0 % et 91 % mesure l'ampleur de ce qui se décide encore, pas l'incertitude du climat. Et ce basculement de l'étiquette climatique n'est pas une abstraction de nomenclature : il se lit dans les rivières.

L'étiage suit le basculement

Le même gradient d'émissions qui fait passer la plaine en climat méridional fait aussi baisser le débit des rivières l'été. L'étiage, c'est le débit d'étiage estival, le plus bas de l'année, celui qui décide de ce qu'il reste dans le cours d'eau quand la pluie manque et que les prélèvements culminent. Une projection récente le suit station par station : le débit d'étiage mensuel minimal, comparé entre la période de référence 1976-2005 et la fin de siècle 2070-2099, sur treize stations de mesure du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, en moyenne d'ensemble de plusieurs modèles climatiques et hydrologiques [CL19]. La grandeur suivie est le débit qui reste dans la rivière au creux de l'été.

Le résultat épouse le gradient climatique. Sous la trajectoire maîtrisée RCP 2.6, la baisse médiane de l'étiage reste faible, de l'ordre de -1 %. Sous la trajectoire intermédiaire RCP 4.5, elle atteint -5,6 %. Sous la trajectoire non maîtrisée RCP 8.5, celle qui fait basculer 91 % de la plaine, l'étiage médian recule de -14,6 %, et jusqu'à environ -25 % sur les rivières les plus touchées. Autrement dit, la même trajectoire d'émissions qui donne à l'Alsace le climat de la plaine du Pô lui retire près d'un septième de son débit d'étiage, au moment de l'année où chaque litre est disputé.

Ce chiffre n'est pas le fruit du hasard, il découle de la mécanique de la recharge. Une rivière de plaine comme celles du fossé rhénan est largement soutenue l'été par la nappe qui l'accompagne : ce qui coule au creux de l'année n'est presque plus de la pluie récente, c'est le déstockage lent de l'eau souterraine accumulée l'hiver. Or un climat méridional raccourcit et fragilise la fenêtre de recharge. Un été plus chaud allonge la saison où les plantes puisent, augmente l'évaporation des sols et des surfaces libres, retarde le retour des pluies efficaces, et laisse à la nappe moins de temps pour se reconstituer avant l'étiage suivant. Le dossier précédent décrivait déjà une nappe rhénane dont la recharge annuelle pèse peu au regard de son volume, et des chroniques piézométriques au plus bas ces dernières années. Le climat qui vient appuie exactement là : moins de recharge l'hiver, plus de soif l'été, et une rivière qui descend plus bas au moment où la demande la sollicite le plus.

C'est dans cette tenaille que le maïs irrigué devient un contresens. Cette culture, qui dessine aujourd'hui le paysage agricole de la plaine, a besoin d'eau précisément au cœur de l'été, quand la nappe a le moins reconstitué son stock et que la rivière touche son plancher. Elle a été retenue pour un climat tempéré. Sous un régime aux étés lourds, elle réclame le plus au moment où le milieu peut le moins, et son irrigation revient à prélever dans un stock qui ne se refait plus assez vite. Rien ne la condamne par principe : elle est simplement placée à contre-emploi du climat qui vient, et l'irrigation ne la sauve qu'en creusant le déficit qu'elle prétend compenser.

Persister dans le maïs intensif sous ce climat, c'est donc choisir la demande d'eau la plus forte au moment de l'année où le milieu peut le moins la satisfaire, et faire porter l'écart à la nappe et à la rivière. Chaque été plus lourd creuse ce ciseau davantage : la culture réclame plus quand le stock se reconstitue moins, et l'irrigation qui prétend combler le manque ne fait que déplacer le prélèvement vers une réserve qui s'épuise. Tenir ce cap n'adapte pas au climat qui vient, cela en aggrave l'effet sur l'eau et en fait payer la note deux fois, en eau et en argent public, sans qu'on ait jamais délibéré du modèle qui l'impose.

Le même réflexe ailleurs Face à la sécheresse, la tentation est de creuser pour stocker plutôt que de reconsidérer les cultures en place. J'examine ce réflexe dans « Bassines, sécheresse et feux », et le cadre législatif qui reconduit ce modèle dans « Loi d'urgence agricole et l'eau ».

Cultures et forêts qui remontent vers le nord et vers le haut

Le basculement ne s'arrête pas au maïs. Il déplace, plus largement, la carte du vivant qui tient dans la plaine. La vigne du piémont voit ses équilibres de maturité avancer, les vendanges se décaler, les cépages adaptés hier perdre leur calage sous des étés plus chauds. Les cultures qui prospéraient sous le régime tempéré ne disparaissent pas d'un coup, mais elles cessent d'être au bon endroit et conduites de la bonne manière, et les cultures méridionales, celles qui supportent la chaleur sèche, gagnent du terrain vers le nord. La plaine d'Alsace, à horizon de fin de siècle sous émissions non maîtrisées, se retrouve à cultiver sous un climat qui était il y a peu celui de l'Italie du Nord.

Le mouvement se lit aussi en altitude, sur les Vosges. Un réchauffement des étés déplace les étages de végétation vers le haut. Les feuillus de plaine et de piémont, chênes, charmes et hêtres des basses terres, gagnent en altitude et occupent des versants qui leur étaient trop frais. Les conifères des crêtes, sapins et épicéas installés là par la fraîcheur d'altitude, se trouvent repoussés vers un espace qui rétrécit par le haut, jusqu'à manquer de montagne où monter. La forêt alsacienne d'aujourd'hui, celle du Ried, de Haguenau, de la Hardt et des Hautes-Vosges, ne sera pas celle qui tiendra sous un climat de plaine du Pô. Ce sont des équilibres lents, des essences qui se remplacent sur des dizaines d'années, mais la direction du glissement est claire, et elle accompagne la baisse de l'étiage : la végétation gagne en latitude et en altitude pendant que le débit des rivières recule.

Ces projections disent ce que la fatalité climatique tend à effacer : l'écart entre les trajectoires est immense, et il n'est pas joué. Sous émissions maîtrisées, la plaine reste tempérée et son étiage bouge à peine. Sous émissions non maîtrisées, elle devient méridionale à neuf dixièmes et perd près de 15 % de son débit d'étiage. Entre ces deux bornes, tout un éventail dépend de décisions qui n'ont pas encore été prises. C'est le même levier, la quantité d'émissions, qui commande le climat de l'été et le niveau des rivières.

La réponse à la sécheresse ne peut donc pas se réduire à capter davantage d'eau. Ajouter du stockage pour une agriculture placée à contre-emploi du climat revient à financer l'aggravation du problème plutôt qu'à en traiter la cause, et à puiser dans un étiage qui baisse déjà. C'est le sujet de la pièce suivante, sur le doublement du stockage et la maladaptation. Le climat de la plaine du Pô ne se combat pas à coups de retenues, comme une menace lointaine dont il faudrait s'armer. Ce seuil, la trajectoire d'émissions le rapproche ou l'éloigne, et il invite dès maintenant à choisir des cultures et une gestion de l'eau qui tiennent sous le climat qui vient.

Reste une objection qui traverse toute cette plaine, celle de la taille. La nappe rhénane est l'une des plus grandes réserves d'eau souterraine d'Europe : de 40 à 50 milliards de mètres cubes pour l'ensemble du fossé [HY48], dont de l'ordre de 35 milliards pour la seule part alsacienne, entre Vosges et Rhin [HY44]. Un tel volume semble mettre à l'abri de tout, et c'est bien là son piège : il entretient un sentiment d'abondance qui dispense de choisir. Mais un grand stock ne dit rien de sa recharge, et c'est la recharge qui décide de l'étiage et de ce qui reste disponible chaque été. Un climat de plaine du Pô n'entame pas d'un coup ces milliards de mètres cubes, il assèche la fenêtre où ils se reconstituent, et c'est de cette fenêtre, pas du stock, que vivent la rivière et la culture. La taille de la nappe ne sauve de rien ; elle retarde seulement le moment où l'on s'aperçoit que le prélèvement n'est plus soutenable, et ce délai laisse le déficit s'installer avant qu'on le voie.

Ce piège, je peux le chiffrer. Garder les 141 000 hectares de maïs d'aujourd'hui, irrigués, sous une plaine d'Alsace de 2100 en RCP 8.5, demanderait de l'ordre de 183 millions de mètres cubes par an, contre environ 125 aujourd'hui, une hausse portée surtout par une évaporation qui grimpe d'un cinquième, un peu par la pluie qui manque davantage [HY52]. C'est 138 % de l'eau potable des deux départements réunis : le maïs, à lui seul, boirait plus que tous les Alsaciens, et le seul surplus par rapport à aujourd'hui équivaudrait à l'eau potable de 843 000 personnes. Et cette eau, l'aurons-nous ? Je ne le crois pas. Elle devrait être prélevée à l'instant précis où l'étiage s'effondre, jusqu'à un quart de débit en moins sur les rivières les plus touchées ; la demande explose quand la ressource se retire. C'est un scénario, celui où l'on garde le maïs et où on l'arrose comme aujourd'hui, précisément le choix que ce dossier interroge, et il en donne l'ordre de grandeur, pas le bilan au champ près.

Alors la question n'est plus de savoir comment arroser plus, mais de quelle eau nous avons réellement besoin, et pour quoi, à commencer par les habitantes et les habitants qui vivent là et le milieu dont ils dépendent. Sous une plaine d'Alsace de fin de siècle en RCP 8.5, méridionale à neuf dixièmes, l'étiage amputé de près d'un septième, arroser du maïs n'aura plus grand sens : le milieu ne pourra plus fournir au moment où la culture réclame le plus, quelle que soit la profondeur de la nappe. Persister dans ce modèle-là cesse alors d'être une question de rendement pour devenir une question de tenue, celle d'un territoire qui aura dépensé sa marge à sécuriser une culture au lieu de la garder pour encaisser des étés qu'il ne connaît pas encore. C'est ce que je nomme viser la robustesse du territoire plutôt que forcer le milieu, préférer ce qui tient sous beaucoup de futurs à ce qui est optimal pour le climat d'hier. Le climat qui vient ne se négocie pas au cas par cas avec la nappe ; il oblige à décider, en amont, de ce que la plaine doit produire sous le régime d'étiage qui s'annonce.

Le critère, développé ailleurs Ce parti de préférer ce qui tient sur beaucoup de futurs à ce qui est optimal pour un seul, je le pose comme boussole sous l'incertitude dans la robustesse d'un territoire.

Méthode et sources Projections climatiques d'après la classification de Köppen appliquée aux scénarios régionalisés français (RCP 2.6 / 4.5 / 8.5, horizon 2070-2099) [CL10]. Les parts en type Cfa sont calculées sur l'emprise des départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin. Projections d'étiage d'après les données Explore2 issues de DRIAS-Eau SIM2 : baisse médiane du débit d'étiage mensuel minimal entre la référence 1976-2005 et la fin de siècle 2070-2099, sur treize stations du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, en moyenne d'ensemble multi-modèles (RCP 2.6 -1 %, RCP 4.5 -5,6 %, RCP 8.5 -14,6 %, jusqu'à environ -25 % sur les rivières les plus touchées) [CL19]. Volume de la nappe rhénane de 40 à 50 milliards de mètres cubes pour l'ensemble du fossé d'après le SIGES Rhin-Meuse du BRGM [HY48], dont de l'ordre de 35 milliards pour la seule part alsacienne, entre Vosges et Rhin, d'après la DREAL Grand Est [HY44] ; statut de l'une des plus grandes réserves d'eau souterraine d'Europe. L'eau qu'exigerait le maïs actuel sous 2100 (de l'ordre de 183 Mm³ par an, contre 125 aujourd'hui, mesurés BNPE 2022 [HY52]) est estimée par CartoLooney à partir d'un besoin cultural Kc × ETP − pluie, avec une évapotranspiration estivale majorée d'environ 20 % et une pluie estivale réduite de 13 % sous RCP 8.5 ; c'est un ordre de grandeur dans le scénario du maintien du maïs, à surface constante, pas un bilan agronomique parcellaire. Ce billet prolonge « Cet été, l'irrigation a bu plus que toute l'Alsace ».

Pour aller plus loin dans la fabrique des cartes : les sources et la donnée observée dans « Les données du dossier », le principe de la carte de 2100 dans « Comment je fabrique la carte de 2100 », et le choix des couleurs dans « Les couleurs de la carte ».