Aller au contenu principal
Comprendre

Quatre façons d'être inondé : débordement, ruissellement, remontée de nappe, submersion marine

8 minutes de lecture

Dire d'une commune qu'elle est « inondable » ne dit presque rien sans préciser de quelle inondation il s'agit. Un même mot recouvre 4 phénomènes physiques distincts, qui n'ont ni la même origine, ni la même vitesse, ni la même durée, ni les mêmes outils de prévention. Une rivière qui déborde, une pluie qui ruisselle avant d'atteindre le moindre cours d'eau, une nappe qui remonte jusqu'à la surface, la mer qui franchit le trait de côte : 4 régimes de risque que la doctrine française range sous une seule étiquette. Les séparer clairement est la première condition pour comprendre lequel menace un lieu donné, et pourquoi la carte réglementaire en oublie souvent la moitié.

Un mot, quatre phénomènes

L'inondation est le premier risque naturel en France par le nombre de personnes exposées. Selon l'évaluation nationale conduite au titre de la directive inondation, 17,1 millions de personnes résidant en permanence sont exposées aux débordements de cours d'eau et 1,4 million au risque de submersion marine [RI13]. Ces chiffres, souvent cités, ne couvrent pourtant que 2 des 4 types. Le ruissellement et la remontée de nappe, moins bien mesurés, restent en marge du décompte officiel alors qu'ils touchent une part croissante des sinistres.

Le portail Géorisques, référence de l'État en matière de risques, distingue 4 grandes familles [RI03]. Chacune se caractérise par une origine de l'eau, une dynamique temporelle et une réponse réglementaire propre.

Le débordement de cours d'eau, l'inondation de référence

C'est l'inondation qui vient d'abord à l'esprit. Une rivière reçoit plus d'eau que son lit n'en peut contenir, sort de ses berges et envahit la plaine alluviale. Géorisques la définit sobrement : une inondation par débordement se produit lorsqu'un cours d'eau déborde de son lit habituel [RI03]. L'eau vient d'un bassin versant identifié, transite par un chenal connu, et son arrivée se laisse anticiper à mesure que la crue se propage vers l'aval.

2 régimes coexistent. Les crues lentes de plaine montent en quelques jours et peuvent persister d'une journée à plusieurs semaines ; les crues rapides, en tête de bassin ou en zone méditerranéenne, se caractérisent par une montée des eaux très rapide et des vitesses d'écoulement élevées [RI03]. Cette famille est de loin la mieux outillée. Elle est surveillée en temps réel par Vigicrues sur plus de 23 000 km de cours d'eau et près de 2 200 stations de mesure [RI13], et encadrée par le Plan de prévention des risques d'inondation, le PPRI, qui cartographie l'aléa à partir de la crue centennale. Toute la solidité juridique de cet outil tient à sa clarté physique : une rivière nommée, un débit mesuré, un modèle calé.

Le ruissellement, l'eau qui n'a pas encore atteint la rivière

Le ruissellement est l'autre inondation, et la plus mal connue. Il ne suppose aucune rivière. Géorisques le définit ainsi : une inondation par ruissellement survient lorsqu'une part de l'eau de pluie ne s'infiltre pas dans le sol, ou dépasse les capacités des dispositifs de gestion des eaux, et s'écoule à la surface des terrains [RI03]. L'eau se concentre dans les points bas, sature les réseaux pluviaux, envahit les sous-sols et les rez-de-chaussée, souvent loin de tout cours d'eau et dans des secteurs qu'aucune carte d'inondation ne signalait.

C'est un phénomène rapide, de quelques minutes à quelques heures, violent par la concentration des volumes, et déclenché par des pluies intenses et localisées. Son ampleur est loin d'être marginale : les simulations retenues par l'État estiment que 175 000 personnes seraient affectées en moyenne chaque année par des inondations par ruissellement, et que 1,2 million de bâtiments résidentiels de plain-pied y seraient exposés, soit environ 5,4 millions de personnes [RI03]. Ces ordres de grandeur situent le ruissellement au même niveau que les grands débordements, alors qu'il ne bénéficie ni d'un réseau de surveillance dédié, ni d'une doctrine réglementaire aussi établie que le PPRI. Le Cerema et le Centre européen de prévention du risque d'inondation ont récemment produit des guides pour combler ce retard méthodologique [RI05][RI04], mais l'écart entre l'importance du risque et l'outillage disponible reste patent. C'est cet angle mort que je documente ailleurs en détail, sous l'angle de l'aléa spatial et de sa cartographie dans une note voisine.

La remontée de nappe, l'inondation par en dessous

Les 3 autres familles font venir l'eau d'en haut ou de côté ; celle-ci la fait venir d'en bas. Une inondation par remontée de nappe est provoquée par la montée du niveau de la nappe phréatique jusqu'à la surface du sol [RI03]. Quand une nappe libre, alimentée par des pluies durables, atteint son niveau haut, elle sature le sol par le bas, inonde les caves et les points bas, et peut alimenter directement le débit des rivières.

Sa signature n'est ni la vitesse ni la violence, mais la lenteur et la durée. Le phénomène est à dynamique lente et peut persister plusieurs mois. La crue de la Somme du printemps 2001 en reste l'exemple français de référence : après 3 années pluvieuses ayant saturé l'aquifère crayeux, la remontée de la nappe alimentait jusqu'à 80 % du débit de la rivière, l'inondation a duré plus de 2 mois, touché environ 165 communes et provoqué l'évacuation de quelque 1 300 personnes, pour un coût de l'ordre de 150 millions d'euros [RI14]. Une pluie brève n'y aurait rien changé : ce type d'inondation ne dépend pas de l'averse du jour mais du cumul de plusieurs saisons.

La submersion marine, quand la mer franchit le trait de côte

La quatrième famille ne relève plus de la pluie mais de la mer. Les submersions marines sont des inondations temporaires de la zone côtière par la mer, qui peuvent durer de quelques heures à quelques jours [RI03]. Elles procèdent de 3 mécanismes : le débordement par-dessus les ouvrages ou le cordon dunaire, le franchissement par paquets de mer, et la rupture d'un système d'endiguement [RI03]. Le moteur est météo-marin : une dépression creuse, un vent d'afflux et une marée de fort coefficient conjuguent leurs effets pour surélever le niveau de la mer.

La tempête Xynthia, dans la nuit du 27 au 28 février 2010, en a montré le potentiel meurtrier. Une surélévation marine de plus d'un mètre coïncidant avec une forte marée a rompu la protection littorale de la côte vendéenne et charentaise : le bilan a été rectifié à 47 morts en France, dont 29 à La Faute-sur-Mer, principalement des personnes âgées et des enfants piégés dans des maisons de plain-pied bâties derrière une digue jugée sûre [RI15]. La leçon relève autant de l'aménagement que de la météorologie marine : le risque a été fabriqué en installant des logements vulnérables en zone basse protégée. Le facteur de vulnérabilité pèse lourd ici, puisque 20 % des habitations exposées aux submersions marines sont de plain-pied [RI13]. À cet aléa s'ajoute la tendance de fond de l'élévation du niveau marin, qui déplacera lentement la ligne d'exposition vers l'intérieur des terres.

Les différences structurelles entre les 4 types d'inondation

Le vocabulaire du risque Le triptyque aléa, enjeux, vulnérabilité est posé dans Risque inondation ; la lecture spatiale du ruissellement dans De l'aléa temporel à l'aléa spatial et Cartographier le ruissellement.

Ranger ces 4 régimes sous le seul mot d'inondation masque des différences qui commandent l'action. 3 lignes de partage me paraissent structurantes.

La première tient à l'origine de l'eau et au rôle du cours d'eau. Le débordement suppose une rivière qui sort de son lit ; le ruissellement se produit avant même que l'eau atteigne un cours d'eau ; la remontée de nappe fait sourdre l'eau du sous-sol ; la submersion vient de la mer. Cette origine détermine le lieu possible de l'action et les données mobilisables. Là où le débordement dispose de stations et de chroniques longues, le ruissellement n'a ni limnigraphe de chaussée ni période de retour fiable, et se lit surtout dans la géographie du terrain plutôt que dans une statistique temporelle.

La deuxième tient à la dynamique. Le ruissellement et la submersion sont brefs et brutaux, de quelques minutes à quelques jours ; le débordement de plaine s'étale sur des jours à des semaines ; la remontée de nappe s'installe pour des mois. Un système d'alerte calibré pour une crue de rivière ne voit pas venir un ruissellement de 15 minutes, et une évacuation pensée pour 2 jours ne répond pas à une nappe qui reste haute tout un printemps.

La troisième tient à la couverture réglementaire, et c'est la plus révélatrice. Le débordement et la submersion disposent chacun de leur plan de prévention dédié, PPRI et plan de prévention des risques littoraux. Le ruissellement diffus, lui, tombe dans un entre-deux : la compétence GEMAPI couvre les débordements de cours d'eau, la GEPU couvre les réseaux pluviaux urbains, mais l'eau qui ruisselle sans emprunter ni rivière ni réseau n'est franchement portée par aucune des 2. La remontée de nappe, phénomène lent et diffus, souffre d'un flou comparable. Autrement dit, les 2 inondations les moins visibles dans la statistique officielle sont aussi celles dont personne n'a clairement la charge.

Ces familles ne s'excluent d'ailleurs pas. Une submersion marine peut refouler un fleuve côtier et provoquer un débordement ; un débordement prolongé peut nourrir une remontée de nappe alluviale ; un ruissellement de versant peut grossir la crue en aval. Mais les confondre dans un même mot conduit à traiter avec les outils de la rivière un risque qui n'en relève pas. C'est, je crois, la raison de fond pour laquelle le ruissellement reste l'angle mort de la prévention française, et pourquoi le changement climatique, en intensifiant les pluies courtes, l'aggrave précisément là où l'outillage manque.