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Comprendre

Le nexus : l'eau ne se gère pas en silo

6 minutes de lecture

En décembre 2024, un rapport approuvé par les États a posé, chiffres à l'appui, ce que le mouvement de l'eau montre depuis toujours : l'eau, la biodiversité, l'alimentation, la santé et le climat forment un seul système, et les traiter séparément fabrique les crises que ce découpage prétend résoudre. Ce rapport, l'évaluation Nexus de l'IPBES, donne un socle scientifique de premier rang à une idée simple : l'eau se gère à l'échelle où elle circule, comme un commun du vivant.

Un rapport qui refuse de découper le vivant

L'IPBES, la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité, est présentée à part dans L'IPBES, le rapport oublié qui parle aussi de l'eau. Cette page porte sur une de ses évaluations, celle dite le « Nexus », dont le titre exact est le Résumé pour décideurs de l'évaluation thématique des interdépendances entre biodiversité, eau, alimentation et santé. Ce résumé a été approuvé à la onzième plénière de l'IPBES, à Windhoek, en Namibie, en décembre 2024, après 3 ans de travail, 165 expertes et experts de 57 pays [BI07].

Le mot « nexus » vient du latin et signifie le lien, l'entrelacement. L'évaluation définit l'approche par nexus comme une compréhension d'ensemble des interdépendances entre secteurs, qui vise à maximiser les synergies et à minimiser les arbitrages. Le préambule l'oppose aux approches en silo sans détour :

« Nexus approaches are crucial because, despite the intertwined nature of the drivers and underlying causes of degradation of biodiversity, water, food, health and climate, decisions to address them are often taken in isolation, resulting in potential misalignment, unplanned trade-offs and/or unintended consequences. »

[BI07]

Traduit : les approches par nexus sont cruciales parce que, malgré la nature entremêlée des causes de dégradation de la biodiversité, de l'eau, de l'alimentation, de la santé et du climat, les décisions pour y répondre sont trop souvent prises isolément, d'où désajustements, arbitrages non anticipés et conséquences non voulues. C'est, mot pour mot, le procès du silo.

5 éléments, un seul système

L'évaluation retient 5 éléments interdépendants : la biodiversité, l'eau, l'alimentation, la santé et le changement climatique. Le titre n'en cite que 4, mais le climat a été ajouté, parce qu'il interagit avec tous les autres et qu'il est un moteur direct de l'effondrement du vivant.

La place de l'eau dans ce réseau retient l'attention. Elle n'y figure pas comme un tuyau isolé, mais comme une fonction qui dépend des 4 autres éléments et les conditionne : la perte de biodiversité réduit la disponibilité en eau et en dégrade la qualité, l'agriculture pèse sur prélèvements et pollutions, le climat aggrave sécheresses et crues. Le premier message-clé l'établit :

« Biodiversity is essential to our very existence, supporting our water and food supplies, our health and the stability of the climate. »

[BI07]

La biodiversité est essentielle à notre existence même : elle soutient nos réserves d'eau et de nourriture, notre santé, la stabilité du climat. L'eau ne se laisse pas isoler du vivant dont elle dépend et qui dépend d'elle.

Le coût du silo, en chiffres

L'évaluation ne se contente pas de le dire, elle le chiffre. Les scénarios qui poursuivent un seul élément du nexus sans égard pour les autres produisent des arbitrages qui se paient : selon certaines estimations, différer d'une seule décennie l'action sur les objectifs de biodiversité pourrait doubler le coût de ce qu'il en coûterait d'agir maintenant, et retarder l'action climatique ajouterait au moins 500 milliards de dollars par an au coût de l'adaptation et de l'atténuation [BI07]. À l'inverse, les scénarios qui misent sur les synergies entre les 5 éléments obtiennent de meilleurs résultats pour l'ensemble des grands objectifs mondiaux, dont les objectifs de développement durable (message-clé B3).

L'évaluation identifie 71 options de réponse, regroupées en 10 catégories d'action, dont l'intégration de la planification et des institutions. 24 de ces options, parmi lesquelles l'infrastructure verte urbaine et les solutions fondées sur la nature en ville, font chacune avancer plus de 5 objectifs de développement durable et plus de 5 cibles du cadre mondial pour la biodiversité [BI07]. Autrement dit, la gestion à la source des eaux pluviales et la désimperméabilisation ne servent pas que l'eau : elles servent aussi la biodiversité, la santé et le climat, définition même d'une synergie.

La fragmentation institutionnelle, cause identifiée

Le message le plus politique vise l'organisation des institutions : la fragmentation y est nommée comme une cause directe des mauvais résultats, l'intégration comme la condition de leur amélioration.

« Transforming current siloed modes of governance through more integrative, inclusive, equitable, accountable, coordinated and adaptive approaches enables successful implementation of response options [...] with benefits for people and nature now and into the future. »

[BI07]

Transformer les modes de décision cloisonnés par des approches plus intégratives, inclusives et coordonnées permet de mettre en œuvre les réponses, pour le bénéfice des populations et de la nature. Ce n'est pas un slogan militant, mais un texte négocié entre chercheurs et États, et il désigne le silo comme le problème.

Le nexus donne caution à la critique des silos

C'est ici que ce rapport rejoint une lecture systémique de l'eau. L'eau, en France, est administrée par services étanches, comme l'explique Un seul cycle de l'eau : l'eau potable, l'assainissement et les eaux pluviales dans trois tiroirs séparés, chacun avec son budget et ses élus. L'évaluation Nexus donne à cette critique une caution scientifique intergouvernementale.

Elle appuie d'abord une gestion à l'échelle du bassin versant, là où l'eau circule réellement, plutôt qu'à l'échelle des frontières administratives qui la découpent, comme le développe Le bassin versant. Le nexus ne prescrit aucun maillage précis, il décrit des interdépendances fonctionnelles, mais fournit le socle de justification du décloisonnement des échelles. Elle conforte ensuite l'eau comme fonction d'écosystèmes, pas comme marchandise : si l'état de l'eau dépend de la biodiversité, du sol et du climat, la traiter comme un service tarifé et délégué à un opérateur qui facture, c'est manquer l'essentiel, et le nexus donne du poids à l'idée d'une eau prise en charge comme commun du vivant.

Elle relie enfin ce travail sur les échelles à un travail sur les mots, car l'IPBES engage aussi une manière de nommer ce que la nature apporte, qui refuse de la réduire à des prestations monnayables : c'est la querelle des services écosystémiques et des solutions fondées sur la nature, traitée dans des fiches dédiées. Mise en silo et mise en marché procèdent d'un seul mouvement, celui qui isole un fragment du vivant pour lui coller un prix ou une compétence sectorielle ; le nexus, en refusant de découper, refuse de vendre par morceaux.

Un socle de justification, pas une carte

Il faut tenir le bon usage de ce rapport. Le nexus décrit des interdépendances écologiques réelles, mesurées, négociées entre chercheurs et États : c'est un socle de justification solide pour décloisonner la décision de l'eau. Il ne dessine aucune frontière, ne prescrit aucun maillage, ne désigne aucune institution à créer. J'y prends une raison de refuser le silo, pas une carte administrative toute faite. Le passage de la raison à la forme, du décloisonnement à ce qu'il faudrait bâtir, relève d'un autre travail, celui de l'essai. La version qui fait foi est l'édition approuvée du résumé pour décideurs (DOI 10.5281/zenodo.15082544, 2025).

Troisième page d'une série de trois. La première présente l'IPBES et ses évaluations ; la deuxième suit le glissement des services écosystémiques aux contributions de la nature.