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Comprendre

La forêt fait la pluie, recyclage continental et flux d'humidité

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L'eau qu'une forêt renvoie à l'air par évapotranspiration ne se dissipe pas dans un ailleurs indéterminé. Portée par les vents, elle retombe plus loin en pluie, souvent au-dessus des terres, et cette pluie nourrit à son tour d'autres forêts, d'autres sols, d'autres rivières. Le cycle de l'eau ne se boucle pas seulement entre l'océan et la côte, il se recycle au-dessus des continents, et la végétation, la forêt au premier chef, y joue un rôle que la gestion de la ressource a longtemps sous-estimé.

Une part des pluies continentales vient de la terre, pas de l'océan

L'image habituelle veut que la pluie vienne de la mer, l'humidité océanique étant transportée vers l'intérieur des terres où elle précipite. Cette image est vraie, mais incomplète. Une fraction notable des pluies qui tombent sur les continents provient non de l'océan mais de l'évaporation des terres elles-mêmes, réémise puis reprécipitée plus loin. Le travail de van der Ent et de ses collègues, à partir de données atmosphériques mondiales, chiffre ce recyclage continental, en moyenne 40 % des précipitations terrestres proviennent de l'évaporation des terres, et 57 % de toute l'évaporation terrestre retombe en pluie au-dessus des continents [HY16]. Autrement dit, une bonne partie de l'eau du ciel a déjà été de l'eau du sol quelques centaines de kilomètres en amont.

Ce recyclage crée des dépendances entre régions éloignées. Les mêmes auteurs montrent que l'évaporation du continent eurasiatique fournit environ 4 cinquièmes de la ressource en eau de la Chine, et que le bassin du Río de la Plata, en Amérique du Sud, tire près de 70 % de son eau de l'évaporation de la forêt amazonienne située en amont [HY16]. Une forêt n'arrose donc pas seulement le sol sous ses arbres, elle participe à faire tomber la pluie sur des territoires entiers placés sous le vent.

La déforestation lue en creux, quand couper les arbres assèche l'aval

Aux autres échelles À l'échelle locale, l'origine de l'eau que la forêt renvoie à l'air est décrite dans Ce que la forêt fait à l'eau ; la nuance du reboisement dans Reboiser n'est pas toujours rendre de l'eau.

Ce que la forêt apporte à la pluie se mesure aussi par son absence. En comparant, à l'échelle des tropiques, les trajectoires de l'air qui précède les pluies, Spracklen et ses collègues ont établi que l'air ayant survolé une végétation dense dans les jours précédents produit au moins 2 fois plus de pluie que l'air ayant survolé une végétation clairsemée, et cela pour plus de 60 % de la surface terrestre tropicale [FO04]. Le signal est net et observé, pas seulement modélisé. En prolongeant la tendance de déforestation de l'Amazonie, les auteurs estiment des baisses de 12 et 21 % des précipitations amazoniennes, respectivement en saison humide et en saison sèche, à l'horizon 2050 [FO04]. La forêt qui disparaît emporte avec elle une part de la pluie qu'elle contribuait à produire.

La pompe biotique, une hypothèse forte et discutée

Une question demeure, comment l'humidité parvient-elle à pénétrer si loin à l'intérieur des continents forestiers, alors qu'au-dessus des terres nues elle s'épuise en quelques centaines de kilomètres. Makarieva et Gorshkov ont proposé une explication qui va plus loin que le simple recyclage, la pompe biotique. Selon cette hypothèse, la condensation intense de la vapeur au-dessus des forêts abaisse la pression locale et aspire l'air humide venu de l'océan, si bien que la forêt ne se contente pas de recycler la pluie, elle entretient activement les vents qui lui apportent l'humidité [FO03].

L'hypothèse est séduisante et ses auteurs l'appuient sur des observations, la pluie ne décroissant pas avec la distance à l'océan au-dessus des grandes forêts, contrairement à ce qui s'observe sur les terres dégarnies. Elle reste néanmoins débattue dans la communauté des sciences de l'atmosphère, une partie des spécialistes contestant l'ampleur du mécanisme physique invoqué. Il me semble juste de la présenter pour ce qu'elle est, une proposition théorique stimulante, encore discutée, qui renforce sans le fonder à elle seule le constat plus solide du recyclage continental. Que la pompe biotique soit retenue ou non, le rôle de la forêt dans la distribution de la pluie sur les continents, lui, est établi.

Makarieva et Gorshkov 2007 [FO03] « The analyzed body of evidence testifies that the long-term stability of an intense terrestrial water cycle is unachievable without the recovery of natural, self-sustaining forests on continent-wide areas. »