L'IPBES et l'eau douce : un milieu parmi les plus dégradés
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Les milieux d'eau douce comptent parmi les plus abîmés de la planète, et cette dégradation est aussi une affaire de biodiversité. C'est le constat que rassemblent les évaluations de l'IPBES, la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité, dont le rôle et l'histoire sont présentés ailleurs sur ce site. Ici, il s'agit de tenir un fil précis : ce que ces travaux disent des rivières, des zones humides et des espèces qui en dépendent, et pourquoi l'eau et le vivant ne se laissent pas penser séparément.
Un état des lieux qui range l'eau douce parmi les milieux les plus dégradés
L'Évaluation mondiale de 2019 a livré le chiffre resté dans les mémoires, celui d'environ 1 million d'espèces menacées d'extinction sur les quelque 8 millions estimées, à un rythme qui s'accélère [DM14]. Ce nombre s'entend comme un ordre de grandeur assumé, non comme un décompte exact, et il a fait l'objet de discussions méthodologiques que des chercheurs ayant participé à l'évaluation ont eux-mêmes analysées [GE34]. Sa tendance, l'effondrement accéléré du vivant, n'est pas contestée.
Derrière ce chiffre global, l'évaluation situe l'eau douce à part, du mauvais côté du classement. Elle établit que les 3 quarts de la surface terrestre et les 2 tiers du milieu marin sont significativement altérés par l'activité humaine, mais elle réserve aux zones humides le constat le plus lourd.
IPBES 2019, résumé pour décideurs, constat A4 [DM14] « Seventy-five per cent of the land surface is significantly altered, 66 per cent of the ocean area is experiencing increasing cumulative impacts, and over 85 per cent of wetlands (area) has been lost. »
Plus des 4 cinquièmes des zones humides ont donc disparu. Le corps du rapport précise l'échelle de temps et l'ampleur : il ne restait, en l'an 2000, que 13 % des zones humides présentes en 1700, et les pertes récentes se sont même accélérées, de l'ordre de 0,8 % par an entre 1970 et 2008 [DM14]. Une zone humide asséchée retire au territoire une éponge qui retenait la crue, une fonction d'épuration qui filtrait l'eau et un réservoir de vie, à un moment où ces milieux figurent parmi ceux dont le déclin est le plus rapide.
Le vivant d'eau douce décline plus vite que le reste
Le lien entre eau et biodiversité se lit de la façon la plus nette dans les populations. L'Indice Planète Vivante, qui synthétise les tendances des populations de vertébrés, s'effondre depuis 1970, mais de manière très inégale selon les milieux.
IPBES 2019, résumé pour décideurs, constat A6 [DM14] « The Living Planet Index, which synthesises trends in vertebrate populations, shows that species have declined rapidly since 1970, with reductions of 40 per cent for terrestrial species, 84 per cent for freshwater species and 35 per cent for marine species. »
Les populations de vertébrés d'eau douce ont chuté de 84 % depuis 1970, soit plus du double du recul observé sur la terre ferme et près de 2 fois et demie celui du milieu marin. L'eau douce se distingue ainsi comme le milieu où le vivant recule le plus vite. Le rapport rejoint ce constat par le versant des amphibiens, ces animaux dont le cycle de vie tient à l'eau, puisque plus de 40 % des espèces d'amphibiens sont menacées, une proportion supérieure à la moyenne d'environ 25 % tous groupes confondus [DM14]. Une seule maladie fongique, la chytridiomycose due au champignon Batrachochytrium dendrobatidis, menace à elle seule près de 400 espèces d'amphibiens [DM14].
Pourquoi l'eau et la biodiversité tiennent ensemble
L'évaluation ne se contente pas de constater ces déclins côte à côte ; elle en établit les causes croisées, et c'est là que l'eau et le vivant cessent de pouvoir se penser séparément. Pour les milieux terrestres et d'eau douce, le premier facteur de dégradation depuis 1970 est le changement d'usage des sols, suivi de la surexploitation des organismes.
IPBES 2019, résumé pour décideurs, constat A5 [DM14] « In freshwater ecosystems, a series of combined threats that include land-use change, including water extraction, exploitation, pollution, climate change and invasive species, are prevalent. »
Les menaces se combinent : l'extraction d'eau, la pollution, le changement climatique, les espèces invasives et l'artificialisation des sols pèsent ensemble sur les mêmes milieux. L'agriculture y tient une place centrale, puisque près des 3 quarts des ressources en eau douce disponibles sont consacrées aux cultures ou à l'élevage [DM14], ce qui lie d'un même geste la question de l'eau, celle de l'alimentation et celle des milieux. C'est cette imbrication qui interdit de traiter l'eau comme un tuyau isolé : sa disponibilité et sa qualité dépendent de l'état du sol qui la filtre, des zones humides qui la régulent et de la biodiversité qui l'accompagne.
Cette lecture par interdépendances, l'IPBES l'a portée à son terme dans son évaluation dite Nexus de décembre 2024, qui examine d'un seul tenant la biodiversité, l'eau, l'alimentation, la santé et le climat. Le fil est continu de 2019 à 2024 : d'abord le constat que les milieux d'eau douce s'effondrent avec le vivant qu'ils portent, puis la démonstration que ces crises s'aggravent dès lors qu'elles sont traitées en silos et gagnent à être abordées ensemble.
Une eau indissociable des milieux qui la portent
Ces travaux confortent une manière de voir l'eau que l'hydrologie enseigne à l'échelle d'un bassin et que l'IPBES établit à l'échelle du globe : l'eau relève d'une fonction d'écosystèmes, elle n'est pas une marchandise découpée et tarifée par morceaux. Le vocabulaire de l'IPBES a d'ailleurs évolué dans ce sens. Un collectif proche de la plateforme, mené par l'écologue Sandra Díaz, a proposé de substituer aux « services écosystémiques » la notion de contributions de la nature aux populations, pour faire place aux valeurs relationnelles et aux savoirs que le langage du service laissait dans l'ombre [GE32]. L'Évaluation des diverses valeurs de 2022 a prolongé ce déplacement en montrant que les décisions publiques privilégient massivement les valeurs marchandes de la nature, au détriment des valeurs non marchandes attachées à ces contributions [DM63]. Le choix des mots pour dire ce que la nature apporte est examiné à part dans Nommer, un choix politique. Quand un rapport approuvé par les États range les zones humides parmi les milieux les plus détruits et montre que le vivant d'eau douce recule plus vite que partout ailleurs, il donne du poids à l'idée d'une eau prise en charge comme un commun du vivant, indissociable des milieux qui la portent. Une prudence d'usage subsiste : ces évaluations décrivent des états et des interdépendances, elles ne livrent pas clés en main un plan d'action ni un découpage administratif. Elles éclairent les termes du débat sur l'eau sans le trancher.