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Comprendre

Deux siècles d'imperméabilisation

4 minutes de lecture

Pourquoi nos villes gèrent-elles si mal l'eau de pluie ? La réponse tient dans une histoire d'environ 2 siècles, guidée par une idée juste au départ, l'assainissement, mais généralisée jusqu'à l'erreur. De la peau imperméable de la ville au tournant encore inachevé d'aujourd'hui, elle se déploie par étapes successives.

La peau imperméable de la ville

À partir des années 1820, les ingénieurs répondent à la peur des eaux stagnantes en couvrant la ville d'une peau imperméable. L'invention du macadam, ces couches de pierres concassées et compactées formant une surface bombée qui rejette l'eau sur les côtés, ouvre la voie. Viennent ensuite les premières chaussées asphaltées, puis le revêtement bitumineux breveté au tout début du vingtième siècle. Sol après sol, la ville se recouvre d'une surface qui n'absorbe plus rien. L'eau qui, hier, s'infiltrait là où elle tombait doit désormais être conduite ailleurs.

Le tout-à-l'égout

À partir du milieu du dix-neuvième siècle, les grandes capitales se dotent de réseaux d'égouts souterrains de plusieurs centaines de kilomètres. À Paris, sous la conduite du préfet Haussmann et de l'ingénieur Eugène Belgrand, le linéaire d'égouts croît de plusieurs centaines de kilomètres entre 1852 et 1870, soit un réseau multiplié par 3 à 4 en un quart de siècle selon les sources. Le principe retenu est celui du réseau unitaire : les eaux usées et les eaux de pluie sont mélangées dans un même tuyau.

Pour les eaux usées, c'est une révolution sanitaire brillante, qui éloigne durablement les épidémies. Mais pour l'eau de pluie, le choix est lourd de conséquences. Mélangée aux eaux usées, elle devient un problème technique permanent : à chaque orage un peu intense, les déversoirs d'orage lâchent dans les rivières un mélange d'eaux usées non traitées, faute de capacité pour tout envoyer à la station de traitement des eaux usées. La pluie, propre en tombant, ressort polluée par le circuit qui lui est imposé.

Le règne du tout-tuyau

Pendant les 3 quarts du vingtième siècle, la doctrine se fige autour du calcul de réseaux. Dès 1949, la circulaire Caquot fixe une méthode nationale de dimensionnement à partir des pluies de Paris. L'instruction technique du 22 juin 1977 l'actualise pour toute la France, débits de pointe, périodes de retour, sections de tuyaux. Ce texte marque déjà une inflexion, puisqu'il consacre un chapitre au calcul des bassins de rétention et autorise donc à stocker l'eau sur place plutôt qu'à tout évacuer. Mais l'esprit d'ensemble reste celui de l'hydraulique : l'eau de pluie est un débit à conduire, rarement un maillon du cycle à préserver. Des générations d'ingénieurs apprennent d'abord à concevoir des tuyaux, et l'immense majorité des villes se construit selon cette logique héritée de l'hygiénisme du siècle précédent.

Un tournant inachevé

Autour de ce récit L'hygiénisme en amont est retracé dans La ville qui a tourné le dos à l'eau ; les étapes du changement de regard dans Le tournant, de la ville drainée à la ville sensible à l'eau ; les courants internationaux dans Sponge city, WSUD, SUDS, les mêmes idées sous d'autres noms.

À partir des années 1990, la recherche converge, sous des noms différents selon les pays, vers une même idée : gérer l'eau de pluie à la source, là où elle tombe, en la laissant s'infiltrer plutôt qu'en la chassant. Jardins de pluie, noues, toitures qui stockent, chaussées perméables : ces réponses fondées sur la nature se révèlent souvent plus efficaces, moins coûteuses sur la durée et plus robustes que le tout-tuyau (Chocat, 1997 [UR05] ; Fletcher et al., 2015 [UR08]).

Le paradigme a pourtant changé bien plus vite dans les laboratoires que dans les règlements. Les normes, les financements, les formations et les habitudes des entreprises de travaux publics continuent, pour l'essentiel, de reproduire le modèle ancien : poser un tuyau est un savoir-faire répandu, concevoir une noue l'est beaucoup moins. 35 ans après le tournant, la plupart des villes restent conçues selon la logique du dix-neuvième siècle.

Plus subtil encore, là où la gestion à la source progresse, elle se voit souvent rattrapée par la logique qu'elle prétendait remplacer. Il lui est demandé de « performer » comme un tuyau, de respecter un débit de fuite, un volume de rétention, une période de retour. Elle est normalisée et dimensionnée selon les mêmes catégories que le réseau. Le risque est réel de remplacer un tuyau enterré par un tuyau végétalisé, en gardant intactes les questions de départ : faut-il construire ici, pour qui, à quel prix pour le cycle ? Le vrai changement n'est pas seulement technique, il tient à ces questions que l'inertie de 2 siècles a fait perdre l'habitude de poser.

%% Ressource complémentaire non citée dans le corps, disponible dans la biblio transverse : GRAIE, 2014, Méli Mélo, démêlons les fils de l'eau, web-série documentaire, coord. B. Chocat [UR43]. %%