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Comprendre

Le climat projeté de la France (Strohmenger et al. 2024)

6 minutes de lecture

Le climat de la France ne se réchauffe pas seulement sur place, ses enveloppes climatiques se déplacent, et vite. Sous le scénario d'émissions élevées RCP 8.5, les types de Köppen-Geiger migrent d'environ 7 km par an vers le nord à l'horizontale et remontent d'environ 11 m par an en altitude. À ce rythme, 86 % du territoire aurait changé de type entre la période historique, 1976-2005, et la fin du siècle, 2070-2099. C'est le résultat central de Strohmenger et ses collègues, produit dans le cadre du projet national Explore2 [CL10].

Cette note traite du climat à venir. L'état présent est décrit à part, dans Le climat actuel - Beck et al. Une carte du climat actuel n'est pas une prévision, et une projection n'est pas une observation.

L'apport de la projection sur l'observation

Le même cadre La photographie du présent est décrite dans Le climat actuel - Beck et al, et le choix de la classification Köppen-Geiger justifié dans Pourquoi Köppen, et pas un autre.

Là où Beck et ses collègues cartographient le climat mondial à 1 km [EC01], Strohmenger et ses collègues appliquent la même classification à un ensemble de 84 projections climatiques corrigées de leur biais, spécifiques à la France, à 8 km de résolution. La résolution est moins fine, mais les projections sont calées sur les distributions locales de température et de pluie, ce qui les rend plus représentatives des dynamiques françaises. Les types sont calculés sur des fenêtres glissantes de 30 ans, de 1976 à 2099, sous 3 scénarios d'émissions, RCP 2.6, 4.5 et 8.5 [CL10].

Le point de départ, sur la réanalyse SAFRAN entre 1976 et 2005, est un pays très majoritairement tempéré.

Strohmenger et al., 2024, Comptes Rendus Géoscience, vol. 356, p. 69 [CL10] « Observed climate types computed with the SAFRAN reanalysis across France for the period 1976–2005 show a large proportion of land under a temperate climate, with 93% of France associated with a first level of the Köppen–Geiger classification in the category temperate (C), followed by 6.2% in the category cold (D), and 0.8% in the category polar (E) climate. »

Un changement dont l'ampleur dépend du scénario

Le rythme de la transformation dépend des émissions. Le tableau ci-dessous, tiré de Strohmenger et ses collègues, donne la part du territoire qui change de type selon le scénario et l'horizon [CL10].

Scénario France changeant de type (2020-2049) France changeant de type (2070-2099)
RCP 2.6 (émissions basses) 17 à 20 % 18 %
RCP 4.5 (intermédiaire) 17 à 20 % 42 %
RCP 8.5 (émissions hautes) 17 à 20 % 86 %

Deux points ressortent. Les 3 scénarios divergent surtout après 2040, car jusque-là l'inertie du système les fait se ressembler. Et l'écart de fin de siècle est considérable, de 18 % à 86 % du territoire, ce qui engage directement la géographie future de l'eau selon la trajectoire d'émissions.

Sous RCP 8.5, un pays méditerranéisé

Le scénario haut décrit une bascule d'ensemble. Le type Cfb, aujourd'hui dominant sur 85 % du pays, ne couvrirait plus que 14 % du territoire en 2070-2099, cédant la place au Cfa, été très chaud, au nord-est, et au Csa, saison sèche estivale, à l'ouest.

Strohmenger et al., 2024, Comptes Rendus Géoscience, vol. 356, p. 73-74 [CL10] « In the far future and under the high-emissions scenario (RCP 8.5), the climate types remain unchanged for a very small number of grid points located in the north (Cfb) and around the Mediterranean coast (Csa). Compared with the historical period, the proportion of grid points with a temperate climate without a dry season and warm summer (Cfb) decreases from 85% to 14% of France. »

Les types froids des massifs, Dfb et Dfc, se rétractent vers le haut à mesure que le tempéré remonte les versants. Le polaire de sommet, ET, disparaîtrait entièrement. Une steppe chaude aride, BSh, pourrait apparaître à l'extrême sud-est.

Des enveloppes qui glissent

Le résultat le plus parlant se dit en 2 chiffres. Les enveloppes climatiques ne restent pas immobiles. À l'horizontale, elles remontent d'environ 7 km par an vers le nord sous RCP 8.5, soit près de 700 km sur le siècle. À la verticale, les types froids remontent d'environ 11 m par an le long des versants.

Strohmenger et al., 2024, Comptes Rendus Géoscience, vol. 356, p. 67 [CL10] « However, major changes are expected after 2040 under RCP 8.5 for 86% of France, with a massive expansion of the temperate, hot summer with or without dry season, as well as the expansion of temperate climate in mountainous regions. We found that these changes could reach an average transition speed of 7 km·yr-1 northwards. »

Ces vitesses posent, selon les auteurs eux-mêmes, une question directe d'adaptation. Les milieux et les sociétés peuvent-ils suivre un déplacement aussi rapide ?

Strohmenger et al., 2024, Comptes Rendus Géoscience, vol. 356, p. 78 [CL10] « The velocities of horizontal and vertical changes raise serious questions about the ability of our societies and ecosystems to adapt to new climate conditions in such short time scales under a high-emission scenario. »

L'analogue climatique et sa limite

Une réserve importante ferme la note. Un même type Köppen en 2 lieux et 2 époques, par exemple un Csa à Montpellier en 1990 et à Lyon en 2090, ne recouvre pas les mêmes conditions, car la géologie, la morphologie et l'artificialisation des bassins diffèrent. Le type climatique reste un proxy des régimes hydrologiques, jamais leur équivalent.

Strohmenger et al., 2024, Comptes Rendus Géoscience, vol. 356, p. 78 [CL10] « Similar climate types for different locations at different time periods (also known as climate analogues) may not cover exactly the same climate conditions (i.e. Csa climate type in the north may be slightly different from Csa in the south of France). »

L'eau qui suit le climat Ce climat qui se déplace déplace aussi les régimes de l'eau, sur un cycle unique. Le détail de ce que la projection fait à l'étiage, aux crues et à la recharge est traité dans Le climat futur et l'eau, les projections DRIAS et Explore2.

Un climat qui périme la carte des milieux Le climat est l'un des trois critères qui fondent les hydro-écorégions. S'il se déplace de 7 km par an, la carte des milieux qui a servi à les définir se met à dater, et avec elle les territoires de décision qu'on voudrait y adosser, comme le discute Écorégions et hydro-écorégions (HER1, HER2), une comparaison.

La migration des enveloppes déplace les régimes de crue, d'étiage et de recharge, sans permettre de recopier mécaniquement le fonctionnement d'un bassin du sud sur un bassin du nord qui hériterait de son climat. C'est ce qui rend le climat projeté insuffisant à lui seul, et impose de regarder l'eau elle-même, dont l'indicateur le plus sensible, l'étiage, se dégrade sur la quasi-totalité du territoire.